Questions
Réponses sur la dissuasion
avec Jean-Dominique Merchet
Q. La France peut-elle continuer à
dépenser trois milliards d’euros par ans pour la
dissuasion nucléaire ?
R. La dissuasion a un coût mais on peut difficilement
parler de dissuasion avec une approche strictement
budgétaire. D’autant que les dépenses pour les
programmes en cours sont déjà largement engagés. Ainsi le
4ème (et dernier) sous-marin nucléaire qui doit être mis en
service vers 2010 est déjà construit aux trois quarts.
Certes, on peut étaler les commandes, réduire ici ou là
certains postes. Mais il n’y a pas de gisements
d’économies extraordinaires. Le seul programme qui
pourrait être remis en cause est celui de la simulation
nucléaire. Une question se pose alors : souhaite-t-on
maintenir l’autonomie stratégique de la France et de
l’Europe ?
Q. Il est donc urgent d’attendre et de ne
rien faire ?
R. Je ne dis pas cela, mais en plein chantage nucléaire
iranien le sort de notre dissuasion ne peut être vu par le
petit bout de la lorgnette. Par ailleurs en raison de la
modernisation en cours de nos équipements, les décisions
sur l’avenir de la dissuasion à plus de 25 ans
n’ont pas à être prises avant la fin du prochain
quinquennat. Il n’y a donc pas lieu de
s’exciter maintenant, même si nous avons
l’obligation de réfléchir. La France maintient sa
dissuasion dans une posture de vieille et de « stricte
suffisance » qui exclut l’arme nucléaire du
champ de bataille. Depuis 1990 nous avons déjà beaucoup
désarmé unilatéralement. Or, la prolifération nucléaire se
poursuit et nos efforts vertueux n’ont pas entraîné
les autres à notre suite. Les instruments collectifs du
désarmement, comme le TNP ou le TICE n’ont pas
progressé, bien au contraire. Le bon sens interdit donc de
baisser la garde sans assurance ni contrepartie.
Q. Que voulez-vous dire quand vous écrivez que
la dissuasion française est « dans un angle
mort »?
R. Elle va en se périmant, en particulier parce qu’on
imagine mal, à l’avenir, une posture stratégique
française isolée en Europe. Notre pays ne peut plus jouer,
comme avant dans les interstices de la guerre froide, son
petit rôle d’Astérix. Soit on s’oriente, avec
les autres pays européens, vers une posture stratégique
commune, soit l’idée d’autonomie européenne
tombera et l’on ira vers une dépendance plus étroite
des Etats-Unis. C’est l’enjeu pour les trente
ans qui viennent.
Q. A côté du nucléaire, vous plaidez en faveur
d’une dissuasion avec des armes conventionnelles.
Pourquoi ?
R. La dissuasion n’est pas crédible dans une logique
de tout ou rien. On ne peut pas se contenter d’avoir
la capacité de faire des opérations restreintes, comme en
Côte d’Ivoire et celle de déclencher une guerre
atomique. Entre les deux, il faut des armes
conventionnelles comme les missiles de précision à long
rayon d’action qui crédibilisent d’autres
scénarii. Nos alliés européens qui n’envisagent pas
de s’engager dans la voie nucléaire pourraient y
participer.