Remous à l’état- major des armées


C'est dans un silence assourdissant que viennent d’être réformées les attributions du chef d’état major des armées (CEMA). Celui-ci ajoute à ses fonctions opérationnelles traditionnelles un très large pouvoir de gestion. Le décret du 21 mai 2005 précise en effet: le CEMA « est responsable de la préparation et de l'emploi des forces, de la cohérence capacitaire des opérations d'armement et des relations internationales militaires. Il est également responsable, (…) de l'élaboration des travaux de planification et de programmation.» Bref, c’est comme si aux Finances, le directeur du Trésor outre ses compétences habituelles procédait aux arbitrages de la loi de Finances à la place du directeur du Budget et aux interventions sur les taux à la place d’un gouverneur de banque centrale. Cette réforme préparée en dehors de l’administration par un cabinet, pour ne pas dire une officine, n’a été débattue ni au plan interministériel, ni publiquement. Dans notre pays les questions de défense sont de moins en moins démocratiquement discutées. Le parlement délibère rarement de ces sujets. A-t-il même été consulté au cours des six derniers mois sur nos engagements en Côte d’Ivoire, ou sur notre participation aux actions de l’OTAN en Afghanistan? Jamais sous la Vème République les dossiers militaires n’avaient été à ce point confisqués par l’Elysée. Depuis trois ans les conseils de défense, les comités et conseils restreints ont été mis en sommeil. Toutes les décisions importantes sont prises selon un circuit court entre le président de la République, son chef d’état major particulier et le chef d’état major des armées. Le ministre de la défense est une femme sous influence. Mme Alliot Marie obéit aux instructions du chef de l’Etat sans en référer à quiconque au niveau gouvernemental, en ignorant superbement le Parlement, et, ce qui est moins banal en souscrivant sans broncher aux propositions du CEMA. Le nouveau décret vient donc consolider une situation qui dans les faits n’était déjà pas saine. Certes la chaîne de décisions au ministère de la défense avait besoin d’être réformée pour tenir comptes de trois priorités : l’interarmisation des forces, leur incorporation dans des dispositifs multinationaux, la rationalisation des dépenses militaires. Il était nécessaire de centraliser des fonctions d’arbitrage à ces fins. Fallait-il placer tous ces pouvoirs entre les mains d’un seul, désormais plus puissant que le ministre lui-même ? La question de l'équilibre entre les différents acteurs du ministère de la défense se pose plus que jamais. En raison d’une dynamique mettant au premier plan le rôle du CEMA, les relations entre ce dernier, les chefs des trois armées et les responsables de l’administration civile sont fortement perturbées. Depuis plus de dix ans, la montée en puissance du CEMA est en effet devenue inexorable avec la multiplication des interventions extérieures. Il est ainsi progressivement devenu l'interlocuteur privilégié et quasi exclusif du pouvoir politique. L'ascendant du CEMA n'a fait que croître avec l'affaiblissement de la Délégation générale pour l'armement (DGA), le confinement à des responsabilités techniques du Secrétariat général pour l'administration (SGA), la perte d’influence du Contrôle Général des Armées (CGA) concurrencé par le recours systématique à des corps de contrôle et des cabinets extérieurs. Enfin, évolution historique majeure, on observe l'effacement des chefs d'états-majors des trois armées, au plan opérationnel, ce qui peut être discuté, et, au plan organique, ce qui n’a pas de justification. Au fil du temps le CEMA est devenu un homme orchestre intervenant dans tous les domaines: éclaireur des décisions stratégiques grâce à son autorité sur le renseignement militaire, responsable du choix des moyens et des modes d’action, commandant les opérations, gérant en direct les rapports avec les alliées et les pays liés par des accords de défense, artisan de la programmation militaire et arbitre des orientations relatives à la gestion des personnels. Le CEMA est l’homme des grandes décisions mais aussi du détail opérationnel, de la planification et de l’exécution des ordres sur le terrain. C'est là une concentration excessive de responsabilités qui entraîne automatiquement un manque de disponibilité pour gérer à la fois, et, au jour le jour, l'ensemble des engagements extérieurs et exercer sa mission de plus haut représentant militaire français à des négociations internationales lourdes et complexes. Que le propos soit clair : la valeur incontestable d'hommes comme Jacques Lanxade, Jean-Pierre Kelche et actuellement le général Henri Bentégeat ne change rien à l'affaire. En outre cette évolution est de nature à causer un jour à l'Autorité politique de sérieuses difficultés: l’emprise du CEMA est telle, il est par trop indispensable, qu'il devient difficile d’en changer pendant la gestion d'une crise, même en cas d’erreur ou de divergences de vue profondes. Il ne peut donc jouer le cas échéant le rôle de coupe circuit puisque sa relève en temps de crise est pratiquement impossible sans déboucher sur une crise plus grave encore du commandement des armées. Les incidents récents au cours des opérations en Côte d’Ivoire devraient nous mettre en garde contre l’inconvénient d’avoir un CEMA, opérationnellement surexposé et institutionnellement trop protégé. La concentration des compétences est également génératrice de frictions avec les autres chefs militaires qui voient leurs fonctions à la fois maintenues et concrètement relativisées. La hiérarchie militaire s’accommode mal du flou. Les chefs d'états-majors sont, en dépit de tout bon sens, officiellement écartés de la présentation des options stratégiques et de la délibération politico-militaire. Le CEMA est devenu un responsable surchargé, peu contrôlé et très autonome Cette situation d’omniprésence et d’omnipotence désormais officialisée n’est pas raisonnable. Il y a donc lieu de réinscrire les compétences du CEMA dans des processus de décision politique clarifiés. Il convient aussi de replacer le CEMA au centre d’une toile et non à la tête d’une pyramide institutionnelle. Dans le domaine international et opérationnel, les compétences du CEMA, pour être efficacement exercées devraient faire l’objet d’un partage de responsabilités avec un ou deux adjoints spécialisés par théâtre. Ceux-ci placés sous le contrôle hiérarchique du CEMA, verraient leurs attributions (et l’actualisation de ces attributions) expressément approuvées par le ministre. Ils auraient vocations à assister le CEMA aux comités et aux conseils restreints en fonction des sujets à l’ordre du jour. Les rôles de la DGA, du SGA et du CGA dans la gestion du ministère et des programmes d’armement devraient être rééquilibrés. Pour un ministère aussi important que la défense le centralisme bureaucratique, même sous l’uniforme, a ses limites. Sans contre poids ni rééquilibrage, l’ascension du Chef d’état-major risque de vite conduire tout droit aux blocages internes et au raidissement politique.