La non-prolifération qui vise à empêcher de nouveaux Etats de se doter d’armes atomiques et le désarmement nucléaire qui vise à limiter les arsenaux des puissances qui en détiennent ont évidemment partie liée. C’est ce que dicte la voix du bon sens mais aussi la loi internationale incarnée à ce jour par le traité de non prolifération (TNP). Parce que le discours officiel de notre pays semble aujourd’hui mettre en doute, la consistance de ce lien, en opposant le « monde virtuel du désarmement » au monde « réel de la dissuasion », la diplomatie française aborde la conférence de réexamen du TNP qui se tient à New York en porte à faux. Surtout la position française n’est pas à la hauteur des enjeux stratégiques futurs.

En ce début de XXIe siècle, la prolifération constitue la plus grande menace contre la paix. Inévitablement, le développement de nouvelles forces nucléaires élève le niveau de la menace intentionnelle et augmente la probabilité de risques accidentels. Mais la multiplication des Etats nucléaires et l’hétérogénéité de leurs intérêts affaiblissent aussi la logique de la dissuasion. Certes, jusqu’à présent, la peur engendrée par les armes atomiques a rendu globalement le monde plus sûr, mais rien ne permet d’affirmer que l’interdit qui les frappe depuis Hiroshima perdurera éternellement, ni de conclure que l’association entre le nucléaire et l’interdiction de la guerre est une donnée intangible. La dissuasion nucléaire n’encapsule d’ailleurs plus depuis la fin de la guerre froide le recours à la force armée, comme le prouvent tous les conflits de la guerre du Golfe à l’Afghanistan en passant par la Géorgie. Qu’il s’agisse de l’Irak ou de l’Iran, la question des armes de destruction massive est même devenue une source de confrontations ouvertes ou latentes. Les règles qui valaient pour hier et encore aujourd’hui dans les rapports entre les cinq grandes puissances nucléaires n’apportent plus, en dehors de ce continuum stratégique, les mêmes garanties de stabilité qu’autrefois.

La prolifération rend hypothétique la définition d’un équilibre stratégique global pertinent. Dans certaines régions, au Moyen Orient et en Asie, elle précipite même une course effrénée aux armements qui potentialisent des risques déjà nombreux de conflits. Depuis 1998, l’Inde et le Pakistan s’affirment comme puissances nucléaires ; Israël semble vouloir s’exonérer de toute discipline collective ; l’Iran et la Corée du nord, en dépit des mises en garde et des sanctions, poursuivent de façon têtue leur marche vers la bombe. Quel sera le prochain Etat sur la liste ?

Pour endiguer cet engrenage, notre pays milite pour une restauration de l’autorité du TNP. Cela suppose que les Etats parties, comme l’Iran, n’en bafouent pas les dispositions et que les Etats, comme l’Inde, Israël ou le Pakistan, qui n’en sont pas signataires d’une manière ou d’une autre s’y raccordent. La France plaide aussi pour la ratification, notamment par les Etats-Unis, la Russie et la Chine du traité d’interdiction des essais auquel elle a pleinement souscrit en 1998 et pour un accord prohibant la production de matières fissibles (Cut off) dont elle observe déjà l’obligation. Sur fond de crise iranienne, la France, d’un autre côté, n’entend pas baisser davantage sa garde. Elle n’envisage pas aller au-delà des efforts de désarmement unilatéralement pratiqués depuis vingt ans qui l’ont notamment amenée à réduire à 300 le nombre de ses têtes nucléaires.

Vertu et réalisme sont censés emporter l’adhésion : « que les donneurs de leçons (entendre ici Obama et son Global Zero) fassent d’abord autant que nous ». Cet argumentaire étriqué nous enferme dans un jeu beaucoup trop statique. Notre pays en se targuant d’un bon bilan apparaît surtout traîner des pieds quand il lui faudrait incarner une dynamique.

La France, avec le recadrage récent de la doctrine américaine, pourrait tout d’abord initier un compromis possible entre les cinq grandes puissances nucléaires autour de trois principes simples : pas de nouveaux essais, pas de nouvelles armes et pas d’autres missions que la dissuasion. Elle pourrait également proposer d’affermir le code de conduite sur les missiles balistiques, de rendre irréversibles les limitations de capacités nucléaires, de mettre en place un moratoire sur la fabrication des matières fissiles dans l’attente du traité Cut Off ou encore de développer des dispositifs permanents de vérification des stocks d’armes nucléaires. Notre pays pourrait aussi mieux circonscrire dans sa doctrine l’hypothèse théorique de l’emploi en premier.


La France doit éviter de se trouver reléguée dans un corner diplomatique si elle veut être internationalement crédible en matière de lutte contre la prolifération mais aussi pour convaincre au plan européen des mérites encore attachés à sa dissuasion. Cet aspect est essentiel, alors que s’engage une partie décisive en Europe autour du concept stratégique de l’Alliance atlantique et du retrait des missiles nucléaires de l’OTAN déployés sur le Vieux continent. Entre une vaste zone en voie de dénucléarisation du Rhin au Dniepr et de l’autre côté de la Manche, un Royaume-Uni qui laisse dépérir sa force de frappe faute des crédits nécessaires à sa modernisation, la France va bientôt constituer un îlot nucléaire en Europe. Cette perspective, sans que soit par ailleurs réaffirmé le rôle des armes nucléaires françaises dans la sécurité collective des Européens aurait des effets dévastateurs pour notre posture. Elle tuerait dans l’œuf tout espoir de concertation sur la contribution de ces armes à la préservation de l’autonomie de l’Europe. Elle ruinerait la pétition de principe selon laquelle la dissuasion française, au-delà de notre sanctuarisation, protège de fait également les Etats avec qui notre destin est lié dans l’Union. Difficile en effet d’incorporer à la définition de nos intérêts vitaux des éléments de la sécurité de pays qui récusent le bien fondé de la dissuasion. Le raidissement français sur le désarmement est contreproductif si l’on veut obtenir de nos partenaires européens les clarifications stratégiques qui s’imposent.

« Virtualité du désarmement, efficacité de la dissuasion » : la messe, en français, a été bien vite dite ! En opposant les deux termes du débat, on se trompe d’approche, à la fois sur le désarmement et sur la dissuasion.