D’où
vient que la guerre en Afghanistan qui chahute les
gouvernements en Europe et vient de provoquer
l’éclatement de la coalition au pouvoir aux Pays-Bas,
suscite en France un débat sans vrai clivage ni
aspérité ?
On
peut tenter une explication générale. Sous la Ve
République, du fait des pouvoirs dévolus au Chef de
l’Etat et de l’appétence au consensus en
matière de défense, les controverses sur la politique
militaire ne dégénèrent pas en crise politique et encore
moins en crise institutionnelle. Ce que confirme la façon
dont se dénouèrent les querelles sur les essais nucléaires,
la professionnalisation des armées ou la réintégration dans
l’OTAN.
Notre pays encore marqué par les multiples traumatismes de
son passé militaire est enclin à cet apaisement. A droite
comme à gauche les responsables politiques ont donc
intériorisé un comportement qui n’interdit pas de
contester les décisions de l’Exécutif en matière
militaire à la condition de réfréner ses coups. Celui qui
enfreint cette règle risque de le faire à son seul
détriment.
Pourtant,
cette explication, à elle seule, est insuffisante pour
interpréter le faible écho que rencontre dans
l’opinion la question afghane et la piètre
mobilisation politique qu’elle entraîne. Par rapport
aux manifestations contre la guerre du golfe en 1990 ou les
bombardements au-dessus du Kosovo en 1999, rares sont
aujourd’hui les banderoles dénonçant la présence de
nos soldats en Afghanistan. Paradoxalement,
l’intervention dans ce pays semble autant dépourvue
du soutien de la population, comme le montrent les
sondages, que de franche opposition. de huit ans après
l’envoi du premier contingent français à Kaboul et
alors que l'OTAN, sous le commandement de laquelle nos
forces sont désormais placées, mène un combat
d’envergure dans le Helmand, la France ne se perçoit
pas comme tout à fait impliquée dans une confrontation dont
le sens et les finalités lui échappent.
Il y a à
cela des raisons objectives. La faiblesse de notre
détachement, aujourd’hui de l’ordre de 3800
hommes, relativise notre engagement en Afghanistan.
L’évolution des missions successivement confiées à
nos soldats depuis 2001 en brouille la portée. Enfin une
certaine accoutumance aux multiples opérations extérieures
de notre pays depuis la fin de la guerre froide
(guerre
du Golfe, Somalie, Bosnie, Rwanda, Côte d’Ivoire,
Kosovo, Congo, Liban, Darfour…) en
estompe l’importance.
La
participation de la France au conflit afghan est de
surcroît confusément ressentie comme un prix à payer :
notre écot à la lutte internationale contre le terrorisme,
le gage de notre solidarité atlantique, un ticket
d’entrée dans l’OTAN. Avec le temps au fil
d’une stratégie américaine erratique, les motifs
secondaires l’ont ainsi emporté dans les esprits sur
les enjeux initiaux de notre engagement : la
destruction du sanctuaire d’Al
Qaida et sur
les enjeux actuels : le risque d’enlisement.
Certes les conséquences de ce qui se joue en Afghanistan en
termes de sécurité ne sont plus éludées maintenant mais on
attend toujours une claire exposition des objectifs
politiques et stratégiques attachés à la poursuite de cette
intervention.
En son
temps, la participation à la libération du Koweït fut
justifiée par le rôle que notre pays entendait jouer dans
la reconfiguration du système international d’après
guerre froide.
La France a pesé sur la conduite et l’issue du
conflit. Son
engagement au Kosovo était lié aux responsabilités
qu’elle revendique dans la définition de la sécurité
européenne.
La capitulation de Milosevic en juin 1999 a
d’ailleurs été annoncée en même temps
qu’étaient jetées les bases institutionnelles de la
défense européenne. S’agissant
de l’Afghanistan, la France ne saurait évidemment
prétendre à de telles visées. Implicitement,
depuis le départ, il est de surcroît admis
que l’initiative des combats et des solutions
politiques ne peut être qu’américaine. Aux Européens
d’en assurer l’accompagnement, par leur soutien
diplomatique, un appui militaire et des coopérations
civiles. Consciente des inconvénients de cette situation,
la France a ainsi consenti, comme ses alliés européens, à
être peu ou prou l’otage politique du conflit mais,
plus que d’autre jalouse de son libre arbitre
opérationnel, elle n’a jamais accepté d’en être
l’otage militaire. Il en a résulté des coups
d’accordéon de notre implication tant pour les
opérations conduites sous casquette américaine dans
Enduring
Freedom que
pour celles
menées sous képi de l’OTAN dans la
FIAS.
L’envoi
puis le rapatriement des forces spéciales françaises
décidés par Jacques Chirac illustre les .hésitations
françaises et souligne la crainte récurrente d’être
entraîné dans une escalade militaire, notamment quand les
actions américaines commencèrent à déborder dans les zones
tribales du Pakistan. A la fin 2006, les forces françaises
consignées à Kaboul ne faisaient guère que de la
figuration. Nicolas Sarkozy, une fois élu, a entendu
redonner de la crédibilité à notre engagement afin
d’influer plus sur les options de la FIAS.
L’accroissement du contingent français et
l’acceptation d’une mission
de sécurisation de la
province de Kapisa,
zone à risques,
allaient dans ce sens. L’embuscade d’Uzbin est
cependant venue rappeler la dangerosité du piège afghan
tout en mettant en évidence la faillibilité de
l’OTAN. A la suite, la France a procédé au recadrage
de son dispositif. Comptant d’abord sur ses propres
forces, elle a mieux assuré l’éclairage et
l’autoprotection de son détachement. La priorité
donnée à l’« afghanisation » des opérations
a ensuite été réaffirmer, d’où l’envoi récent
d’instructeurs et le refus d’augmenter encore
nos effectifs.
Le
Pouvoir en écartant la possibilité de nouveaux renforts et
l’opposition, en ne posant jamais la question du
retrait (le PS avalisa en 2009 les conclusions du rapport
Glavany réfutant jusqu’à l’hypothèse d’un
calendrier de retrait) ont ainsi objectivement fixé une
politique de « ni renfort ni retrait » en
Afghanistan. Ce qui explique que le débat en France tourne
court. Sauf que cette position n’est pas tenable
indéfiniment, qu’elle appelle de notre part une
intensification du volet politique et des coopérations et
qu’elle suppose possible, se faisant, de parvenir à
une certaine normalisation de la situation, prélude au
repli futur et en bon ordre de nos
troupes.