Le retour annoncé de la France dans le commandement intégré de l’OTAN ne saurait surprendre. Il est l’ultime étape d’une réinsertion amorcée en 1994 lors de l’intervention en Bosnie. Depuis, nos forces, au Kosovo ou en Afghanistan, ont été directement placées sous les ordres de l’état-major suprême de l’Alliance. La France a repris sa place au comité militaire, elle siège dans presque toutes les instances consultatives de l’OTAN. Une centaine d’officiers de liaison sont aujourd’hui détachés auprès des commandements de Mons et de Norfolk.

Ce feuilleton sans suspens finit pourtant en queue de poisson.


En effet, depuis la fin de la guerre froide, au risque de contorsions, la France a toujours cherché à concilier l’indépendance de ses choix militaires, ses ambitions en faveur de la défense européenne et la nécessité, pour les interventions les plus lourdes, d’en passer par l’OTAN. Notre pays fait donc encore bande à part. Il n’assiste ni au comité des plans de défense ni au groupe des plans nucléaires de l’Alliance. Il n’exerce aucune responsabilité hiérarchique dans la structure militaire permanente. Il négocie au cas par cas les règles d’engagement des unités qu’il déploie sous la bannière de l’OTAN, ce qui fut déterminant pour contrôler la campagne aérienne du Kosovo.

Pour François Mitterrand, le retour complet de la France dans l'OTAN, se résumait à une formule : "Nous bougerons quand l'OTAN changera". Après 1995, Jacques Chirac tente une autre approche : « Nous allons changer pour faire bouger l’OTAN ». Il conditionne alors la réintégration de la France au rééquilibrage de l’Alliance en faveur des Européens. Les Français réclament le commandement sud. C’est un échec. Pour Nicolas Sarkozy : « Nous bougeons puisque l’OTAN ne change pas ». Il n’est plus question de revendication ni de contrepartie. Il s’agitde normaliser la situation de notre pays vis-à-vis de l’Alliance, d’accorder sa position officielle sur ses pratiques. Bref de rentrer dans le rang en espérant peser davantage à l’intérieur qu’à l’extérieur.


Mais en politique étrangère, la clarification n’est pas un but en soi. Et, dans ce revirement, pour paraphraser le cardinal de Retz, le réalisme ou l’aveu de faiblesse importe moins que de savoir si la faiblesse plie à propos ? Faisons d’abord litière de quelques illusions. Il y a peu de chance que la éintégration de la France dans l’OTAN fasse, à elle seule, bouger les lignes.


Pour l’Alliance et pour nous même, la réintégration présente concrètement peu d’avantages. Notre contribution militaire et financière aux actions de l’OTAN figure déjà parmi les premières. forces françaises subordonnées à l’OTAN obéissent aux mêmes procédures que celles appliquées aux autres contingents. Là n’est donc pas, pour nos soldats, la cause des dysfonctionnements constatés en Afghanistan. L’obtention en cas de rentrée dans l’OTAN d’un ou deux hauts postes d’état-major (dont le commandement pour la Transformation) constitue un gage appréciable mais bien relatif. Chacun sait que l’influence de la France sur les options stratégiques et opérationnelles de l’OTAN est et restera proportionnelle au partage des risques et aux moyens militaires engagés sur le terrain.

La réintégration ne lève par ailleurs aucune des hypothèques grevant l’avenir de l’Europe de la défense. Celle-ci est bloquée par les vues divergentes des Etats-membres en politique étrangère et résulte de leur faible empressement à mettre sur pied une sécurité commune. En rentrant au bercail atlantique, la France peut espérer que la nouvelle administration américaine bénisse (du bout des doigts) la défense européenne. En aucun cas, elle ne peut en attendre la relance. La défense européenne se plaide à Bruxelles, pas à Washington. Or, au lendemain de la présidence française, bien peu de résultats ont été engrangés qu’il s’agisse de projets militaires ou de programmes d’armement. La normalisation de notre statut dans l’Alliance ne renforce pas la cohésion européenne, elle est sans portée sur la coopération militaire entre l’OTAN et l’Union européenne, d’ores et déjà organisée par l’accord dit de « Berlin + » resté pour l’heure sans application significative.

En revanche, on peut craindre que le retour de la France dans l’OTAN ne soit interprété dans la plupart des Capitales comme le signe d’une moindre priorité données par notre pays à la défense européenne. D’autant que la réintégration devrait se traduire par la mise à disposition de l’appareil de l’OTAN de quelques 800 officiers et sous-officiers français, alors que la chaîne militaire de l’UE reste, elle, sous dimensionnée. La France donne ainsi l’impression de quitter une locomotive européenne en panne pour s’asseoir dans le wagon de tête de l’OTAN.

Sans intérêt évident pour l’Alliance, sans contrepartie notable pour la France, sans avantage réel pour l’Europe, pourquoi changer de position ? Cette décision n’intervient-elle pas de surcroît à contretemps, quand l’OTAN montre une efficacité médiocre en Afghanistan et alors que son expansion, loin de favoriser l’unité du Vieux Continent, comme après la chute du mur de Berlin, provoque maintenant des divisions en attisant les tensions avec la Russie ? Comment dès lors regarder le retour de la France dans le giron atlantique comme une simple formalité ?

Dans un contexte marqué par le changement de l’administration américaine, le moment apparaît surtout propice à un recadrage des missions de l’OTAN.

L’OTAN est une organisation militaire. Elle n’a pas vocation à devenir une ONU bis des démocraties. Elle n’a aucune légitimité à se substituer à l’UE sur l’ensemble du spectre des questions de sécurité et de défense commune. Voilà qui mériterait d’être réaffirmé par la France et… prouvé, en refusant d’accepter que les capacités civiles de gestion de crise de l’UE puisse être mises à disposition de l’OTAN (Berlin+ inversé), en continuant à soutenir le projet essentiel pour l’UE d’unétat-major de planification autonome, en revendiquant un véritable accès, en cas d’opérations européennes, aux capacités mises en commun dans l’OTAN. Le contrôle politique des Européens sur les actions de l’OTAN doit en outre être impérativement renforcé. Aujourd’hui, les instances civiles pèsent peu face au commandement intégré. Quant à la conduite des opérations, elle reste, quoiqu’il arrive, surdéterminée par le donneur d’ordre américain. Ce mode de fonctionnement politiquement contestable aboutit in fine, comme on le constate en Afghanistan, à la paralysie de l’OTAN car les gouvernements européens échaudés multiplient à tort et à travers les restrictions d’emploi de leurs troupes en opération.

L’aménagement de la sécurité européenne implique enfin une relance des pourparlers avec la Russie à travers le partenariat stratégique offert par l’OTAN mais aussi dans le cadre de négociations bilatérales entre l’UE et la Russie qui ont un intérêt commun à faire du Vieux continent une zone de stabilité et de coprospérité. Il convient aussi pour les Européens d’éviter d’être associés, via l’OTAN, à des querelles qui ne les concernent pas directement, comme en Asie centrale. avons avec les Etats-Unis l’essentiel en partage mais nous avons aussi des différences d’appréciation et des divergences d’intérêts qu’il est déraisonnable de taire.

Au bout du compte aujourd’hui c’est moins la place de la France dans l’OTAN qu’il est urgent de clarifier que le rôle et le fonctionnement futur de l’Alliance dans un XXIème siècle déjà malmené par les crises.