Afghanistan,
Géorgie : les défaillances
européennes
Alors que l’histoire frappe lourdement à sa porte
l’Europe continue à préférer les faux- fuyants.
Devant la Russie, l’Europe se raidit et ne pèse pas.
Elle dénonce une politique du coup de force en Géorgie mais
est bien incapable d’en contrecarrer les effets. Elle
a peu de prise pour obtenir une normalisation de la
situation en Ossétie et Abkhazie.
En Afghanistan, les Européens ont parfaitement compris que
leur action militaire les conduisait dans une impasse mais
ils ne sont pas en mesure d’infléchir la stratégie de
l’OTAN. Pire, associés dans le pari absurde de
rattraper en Afghanistan l’échec occidental en Irak,
les Américains unanimes et les Européens solidaires de
cette fuite en avant continuent de dépêcher des forces.
D’un bourbier l’autre !
Dans les deux cas, les Européens jouent contre leurs
intérêts.
A Paris, Berlin, Londres ou Varsovie, on devrait en effet
aisément s’accorder sur le fait qu’il y a bien
aujourd’hui un problème russe mais que la Russie ne
constitue pas pour les membres de l’Union européenne
un nœud de contradiction géopolitique. La Russie et
l’Union ont un intérêt objectif à faire du Vieux
continent une zone de stabilité et de coprospérité. Au plan
économique, ils sont davantage complémentaires que
concurrents. Ils appartiennent à la même communauté de
culture. Il n’est pas irrationnel de penser que
l’acclimatation de la démocratie a plus de chance de
se réaliser en Russie que partout ailleurs dans le monde où
on la guette en vain.
Encore faut-il, pour établir des compromis, que Russes et
Européens s’entendent sur un vocabulaire, des règles
du jeu, et des mesures de confiance préalables. Ainsi, on
ne peut pas accepter que les principes de souveraineté et
d’intégrité territoriale soient bafoués comme en
Géorgie et leur application réduite en miette par la force.
La notion de zone d’influence revendiquée par les
Russes dans le Caucase n’a pas de sens si l’on
veut ensemble établir sur notre continent un continuum de
liberté et de sécurité.
L’Union européenne cependant ne convaincra la Russie
que si elle s’affirme, face à elle et non pas contre
elle. L’Europe, dans la crise géorgienne, doit faire
preuve d’autorité en refusant de céder aux exigences
russes et d’autonomie en neutralisant les
interférences atlantistes qui plombent le règlement de
cette crise.
Depuis la fin de la guerre froide, l’Europe est resté
un « acteur stratégique entravé », à la remorque
des Etats-Unis y compris quand il s’agit de sa propre
sécurité. Elle en paye aujourd’hui le prix. Ce sont
les Russes qui en premier présentent la facture.
Les leçons du conflit afghan que la mort de nos soldats met
tragiquement en lumière, sont encore plus explicites.
L’Europe, dans ces crises, souffre d’un manque
d’affirmation de ses intérêts géopolitiques.
Quel constat tirer après sept ans de guerre en
Afghanistan ? Tout d’abord, les Européens
partagent avec les Américains un mauvais bilan : le
pays est morcelé et géré par des clans, le pouvoir de
Karzaï n’a jamais été aussi faible, la culture du
pavot prospère, la coopération économique est toujours
déficiente. Ensuite, les Européens doivent reconnaître
qu’ils se sont laissés entraîner dans un engrenage
militaire. De façon moutonnière, ils ont renforcé leur
présence militaire en se montrant d’abord soucieux
d’éviter de nouveaux contentieux avec les Etats-Unis
piégés en Irak. D’accroissement des effectifs en
extension des opérations, le rôle des soldats européens,
placés après 2003 sous le commandement de l’OTAN, a
changé de nature ainsi que les postulats qui légitimaient à
l’origine leur intervention : la destruction du
sanctuaire d’Al Qaîda, le renversement du régime
Taliban, l’instauration d’un Etat de droit.
Aux missions de sécurisation limitées ont succédé des
actions de pacification de zones entières, aussi
impopulaires que vouées à l’échec. Les actions de
l’OTAN sont en effet de plus en plus mal acceptées
par la population, trop souvent victime de dégâts
collatéraux. On constate la «talibanisation » du
conflit. L’OTAN est désormais confrontée à des
djihadistes mais aussi à des paysans insurgés contre une
force d’occupation.
Que faire? D’abord tenir un discours de bon sens et
de vérité. On ne peut retirer brutalement nos forces sans
ajouter au chaos. Les solutions du conflit afghan sont
politiques et diplomatiques. Elles s’inscrivent dans
un calendrier qui comporte en 2009 à la fois des élections
en Afghanistan et l’entrée en fonction d’une
nouvelle présidence américaine. Elles impliquent de
travailler avec les puissances régionales voisines qui nous
regardent aujourd’hui patauger dans nos erreurs mais
qui ont aussi un intérêt direct à la stabilisation de
l’Afghanistan. Il faut envisager après 2010 un
processus de désengagement des troupes européennes avec une
prise de relais par les forces afghanes. Les Européens dans
cette crise n’ont pas vocation à devenir une pièce
d’un dispositif militaire permanent de
l’Occident en orient.
Voilà l’intérêt de l’Europe, celui que lui
dicte logiquement sa géographie limitrophe du monde russe
et des mondes musulmans. Mais l’Europe est une entité
diplomatique et militaire paradoxale…