Avec la
mort de dix soldats, la France a brusquement découvert
qu'elle était en guerre depuis... sept ans, n'en déplaise
au ministre de la Défense, Hervé Morin. Ce drame et ses
répercussions alimentent les débats de l'université d'été
de la Défense, qui a ouvert ses portes hier à Saint-Malo.
François Heisbourg, qui a participé à l'élaboration du
Livre blanc, et Louis Gautier, spécialiste de ces questions
au PS, reviennent sur les grands enjeux sécuritaires du
moment.
PROPOS RECUEILLIS PARJACQUES HUBERT-RODIER ET ALAIN RUELLO
Dans sa préface du Livre blanc de la défense et de la
sécurité nationale, Nicolas Sarkozy décrit un monde « plus
incertain et imprévisible ». A quoi le citoyen français
doit-il s'attendre?
FRANÇOIS HEISBOURG. Quand nous avons démarré nos réflexions
sur le Livre blanc de la défense, nous sommes partis de
celui de 1994, le premier de l'après-ère soviétique. Y
étaient déjà décrits un certain nombre de thèmes actuels :
prolifération, terrorisme, importance des activités non
gouvernementales... Aujourd'hui, nous sommes parvenus à une
description du monde dans les quinze ans à venir aussi
différent de celui d'aujourd'hui que l'était celui de 1994
par rapport à la période de la guerre froide. Un monde non
seulement incertain et volatil mais dans lequel peut aussi
se produire à tout moment une rupture stratégique majeure :
un virus, une guerre interétatique en Extrême-Orient, des
attentats du type 11 Septembre... Un monde où l'agression
peut être aussi bien externe qu'interne, fortuite ou
délibérée. Prenons l'exemple de l'ouragan Katrina : c'est
un phénomène non intentionnel, mais un acte intentionnel
aurait appelé les mêmes réponses sur le terrain. J'ajoute
qu'en 1994 nous faisions le constat de la disparition de
l'Union soviétique et de la présence d'une seule
superpuissance, celle des Etats-Unis. Aujourd'hui, même si
nous réfutons le déclin des Etats-Unis, nous sommes
confrontés à de multiples puissances.
LOUIS GAUTIER. Je suis d'accord sur le constat objectif de
François Heisbourg concernant les nouvelles menaces. Mais
le panorama décrit par le Livre blanc comporte plusieurs
faiblesses. On a par exemple sous-estimé le retour à la
guerre conventionnelle, à des conflits de plus en plus
durs, de plus en plus longs, comme en Irak ou en
Afghanistan. Non pas tant d'ailleurs au plan militaire que
politique. D'où un manque de questionnement sur les
opérations menées par l'Occident, sur les risques
d'enlisement de nos armées appelées sur différents
théâtres, au détriment des capacités stratégiques en
Europe. Le deuxième grand reproche que je fais au Livre
blanc porte sur l'amalgame sécuritaire. Evidemment,
personne ne nie que la mondialisation brouille les
frontières entre menaces intérieures et extérieures. Il
faut renforcer la coopération entre les moyens civils et
militaires face à certains types de menace, mais il faut
aussi être très soucieux de l'encadrement juridique de
cette coopération et ne pas confondre les missions. Mon
dernier point est plus philosophique. Il concerne cette
notion de résilience, c'est-à-dire la capacité de la nation
à faire face à une crise. Cessons d'abonner les sociétés
occidentales à une culture de la peur ! Une épidémie, ce
n'est tout de même pas une opération de guerre !
F. H. Je m'inscris en faux contre cette dernière remarque :
il ne s'agit pas de susciter la peur, mais au contraire de
l'éviter. Le niveau des risques s'est accru. Les exercices
menés par le gouvernement montrent que nous sommes mal
armés pour faire face à une menace type pandémie. Je
rappelle qu'en 2003 la canicule a occasionné une
surmortalité de 15.000 personnes en France ! Quant à la
critique sur la sous-estimation de la dureté des conflits,
elle est incompréhensible. C'est au contraire un des fils
conducteurs du Livre blanc. Avec des recommandations
pratiques, concernant notamment la protection des troupes
en Afghanistan.
L'Afghanistan, justement : avec la mort de dix de nos
soldats, la France se découvre en guerre. Faut-il rester ?
L. G. Oui. Un retrait brutal ajouterait au chaos. Mais avec
les prochaines élections aux Etats-Unis et en Afghanistan
s'ouvre une fenêtre pour repenser une stratégie incluant
cette fois une logique de désengagement militaire. Nous
sommes dans ce pays depuis sept ans. Les conditions comme
les postulats de l'intervention ont beaucoup évolué. Au
départ, il s'agissait de détruire le sanctuaire d'Al-Qaida,
de renverser le régime des talibans, d'établir un Etat de
droit. C'est sur ces bases qu'en France la décision
d'intervenir a été prise en période de cohabitation.
Ensuite, après 2003, le soutien aux Américains s'est accru
avec l'envoi de forces spéciales. La force internationale
est passée sous le commandement de l'Otan, les contingents
ont augmenté. Aujourd'hui, le bilan est mauvais : le pays
est morcelé, le régime de Karzaï est faible et corrompu, le
trafic de l'opium prospère, au plan militaire nous sommes
passés à des actions de pacification aussi impopulaires que
vouées à l'échec. Pourtant, jamais Américains et Européens
n'ont mené une réflexion approfondie sur les dérives et les
issues de ce conflit. Une conférence régionale s'impose.
F. H. Je ne reviens pas sur le contexte, unanimement décrit
par les militaires, de durcissement des engagements. Ni sur
les mesures à prendre pour renforcer la protection de nos
soldats, individuellement et collectivement, avec
l'équipement et en matière de renseignement. D'un point de
vue stratégique, il faut éviter de s'éparpiller sur
différents théâtres. Je partage aussi l'avis de Louis
Gautier sur l'absence de conception stratégique de l'Otan.
On procède par défaut. Mais la fin de l'administration Bush
aux Etats-Unis offre en effet les conditions d'un nouvel
examen stratégique. En attendant, cette guerre reste
légitime. Il s'agit de bâtir une ligne de défense face à
Al-Qaida et nous avons un devoir de solidarité vis-à-vis de
nos partenaires, européens notamment. Le 22 septembre, le
Parlement doit voter sur l'engagement de nos soldats sur
place. Ces derniers ont besoin du soutien de la nation.
L. G. Je me méfie quand même de la question qui va être
posée. On ne peut pas accepter un vote à l'aveuglette...
F. H. Quelle que soit la question, il va falloir voter «
oui » ou « non ». Cette logique binaire montre bien que
l'on se situe dans une logique de guerre.
Le récent conflit entre la Russie et la Géorgie peut-il
ressusciter la guerre froide ?
F. H. Non, ce n'est pas une guerre froide. La Russie a
dégelé au micro-ondes un conflit au Caucase. A ma
connaissance, elle n'a pas aujourd'hui une idéologie de
domination à l'échelle mondiale, ni les moyens
démographiques, économiques et militaires de l'ex-URSS. Je
suis cependant plus pessimiste que beaucoup de
commentateurs. En reconnaissant l'indépendance de
l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud, les Russes ont rompu
avec leur politique constante depuis la fin de la guerre
froide : celle de respecter l'intégralité territoriale des
Etats en général et des Etats issus de l'ex-empire
soviétique en particulier. Si la Russie s'est opposée avec
virulence à notre politique au Kosovo, c'était au nom de ce
principe. Il est parti en fumée. La Chine, les pays d'Asie
centrale sont furieux. C'est d'ailleurs là où le prix
politique et stratégique payé par la Russie est le plus
élevé.
L. G. Nous sommes bien dans un conflit régional post-guerre
froide. Mais ce qui change la donne par rapport à d'autres
conflits, c'est que l'on a directement affaire à une
puissance nucléaire. Dans le Golfe ou au Kosovo, il n'y
avait pas ce « verrou nucléaire ». Les Russes ont mené une
opération inacceptable. On ne peut pas accepter que les
principes de souveraineté et d'intégrité territoriale
soient bafoués. L'Union européenne, cependant, ne
convaincra la Russie que si elle s'affirme, face à elle et
non pas contre elle. Les Européens ont tout à gagner à
afficher dans cette crise leurs stricts intérêts
stratégiques en écartant les interférences atlantistes.
Dans ce contexte international, les moyens militaires de la
France sont-ils devenus obsolètes ?
F. H. En matière d'armement, il existe un paradoxe : les
coûts des moyens de renseignement, de moins en moins chers,
suivent une courbe inverse à celles des grands matériels,
avions, frégates, blindés... C'est la logique de la loi de
Moore ! Il y a douze ans, le satellite d'observation Hélios
1 a coûté 2,3 millions d'euros. Demain, Musis offrira des
capacités infiniment plus grandes pour moins du cinquième
de ce prix. La loi de programmation militaire sera-t-elle
en cohérence avec les priorités du Livre blanc sur la
connaissance, l'anticipation, la frappe en profondeur ou
encore la lutte anti-sous-marine ? Ou bien va-t-on rester
dans une logique d'équipements de combat ? Dans toute
institution bureaucratique, et l'armée en est une,
l'innovation suscite des résistances. C'est normal. Pour
l'instant, je suis confiant. Les arbitrages budgétaires
devraient suivre les décisions prises au plus haut niveau
de l'Etat.
L. G. La question n'est plus de savoir si la France est une
grande puissance militaire. La messe est dite depuis
longtemps. La France et le Royaume-Uni ne peuvent pas mener
de grandes opérations en dehors d'une coalition. La vraie
question est de savoir si la France restera une puissance
militaire différenciée en Europe. La France avait articulé
son autonomie politique sur des éléments stratégiques,
comme la dissuasion nucléaire ou une base technologique de
défense indépendante. Aujourd'hui, à la faveur de certains
transferts vers l'Europe ou l'Otan, le message politique
est brouillé. Quelle part sera accordée à la dissuasion
nucléaire, à l'espace, à l'anticipation ? Pour les
armements conventionnels, les choses iraient mieux si
l'intégration de la défense européenne était réalisée.
C'est un grand chantier...
F. H. Ne pensons pas simplement en nombre de bateaux,
d'avions ou de chars. Quand on a en main les moyens
d'anticiper, alors on est pris au sérieux. Avec le
renseignement, nous avons la possibilité de sortir par le
haut !
La gauche a dénoncé les positions atlantistes de Nicolas
Sarkozy au sujet de l'Otan. Concrètement, qu'est-ce que
cela changera si la France réintègre les structures de
commandement permanentes ?
L. G. Sur le plan opérationnel, pas grand-chose.Sur le plan
politique, beaucoup. Je ne partage pas le pari du
président, qui pense que le retour plein dans l'Otan
[exception faite du comité nucléaire, NDLR] fera progresser
l'Europe de la défense. Instruit par l'histoire, François
Mitterrand avait refusé cette logique. Jacques Chirac avait
tenté le pari et échoué. Le risque, c'est un retour sans
condition, sans contrepartie. En se banalisant, on
s'affaiblit toujours. Je préfère que la France reste la
locomotive de la défense européenne plutôt qu'un des wagons
de l'Otan.
F. H. Je n'ai pas la même lecture de l'histoire car ce que
propose Nicolas Sarkozy est l'inverse de ce qu'ont fait ses
prédécesseurs ! Personne n'a encore tenté la démarche. Je
ne sais pas si cela aboutira, mais ne préjugeons pas du
résultat. Sur le plan opérationnel, je suis d'accord, une
réintégration formelle ne changera pas grand-chose.
Le Livre blanc appelle à la constitution d'une capacité
européenne de 60.000 hommes susceptibles d'être déployés
pendant un an sur un théâtre lointain. Est-ce réaliste
compte tenu de l'état des budgets de défense des Vingt-Sept
?
F. H. Les pays européens avaient signé pour un tel
objectif, ils l'ont oublié. Le contrat opérationnel de la
France porte sur 30.000 hommes. Ce serait une farce si les
27 Etats de l'Union n'arrivaient pas ensemble à l'objectif
de 60.000. Mais, c'est vrai, l'Europe de la défense a
beaucoup de mal à avancer.
L. G. En la matière, l'Europe de la défense se fera à coups
de crises. Mais il est bon de rappeler les engagements
signés. Soit on a la volonté, tout en sachant que ce sera
difficile. Soit l'Europe prend le risque de s'affaiblir.
Finalement, Nicolas Sarkozy sera-t-il l'homme de la rupture
en matière de défense ?
F. H. Oui, car il aura ancré la doctrine de sécurité de la
nation dans la mondialisation au travers de l'affirmation
de priorités nouvelles. Mais tout cela prendra du temps,
même s'il y a des domaines où l'on peut aller vite, comme
le renseignement. Encore une fois, on saura dans les
semaines qui viennent si ce qui a été décidé se retrouve
dans la loi de programmation militaire et la loi
d'orientation de programmation pour la sécurité intérieure.
L. G. Il y a les éléments d'affichage et la réalité. La
rationalisation de notre appareil militaire, par exemple,
ne marque pas une véritable rupture, mais la poursuite
d'efforts engagés depuis longtemps et arrêtés durant le
second mandat de Jacques Chirac. Par ailleurs, la course de
Nicolas Sarkozy ressemble à celle du lièvre dans les champs
: en zigzag ! Les voltes-faces sur l'Afghanistan, les
arbitrages contradictoires sur le porte-avions, et je ne
parle pas de la manière dont a été obtenu le cessez-le-feu
avec les Russes, sans garde-fous...
F. H. Avec des troupes russes à 28 kilomètres de Tbilissi,
c'était mieux qu'un texte finement ciselé qui aurait
demandé trois semaines de rédaction.
François Heisbourg
Conseiller spécial de la Fondation pour la recherche
stratégique, qu'il a présidée, François Heisbourg
(cinquante-neuf ans) est avant tout un Européen. Né à
Londres, cet ancien conseiller du ministre de la Défense
Charles Hernu se définit comme « mi-Luxembourgeois,
mi-Français ». Cet énarque devenu « géostratège » fut aussi
un industriel chez Thomson-CSF. On lui doit l'adoption par
l'armée américaine du système français de
télécommunications mobiles Rita.
Louis Gautier
Conseiller maître à la Cour des comptes, Louis Gautier
(cinquante ans) est le « monsieur Questions stratégiques »
du PS. Cet ancien élève de l'ENA, docteur en science
politique, fut, au début des années 1990, conseiller
technique puis directeur adjoint de cabinet de Pierre Joxe,
ministre de la Défense, alors que le monde basculait dans
l'après-guerre froide. Puis conseiller de Lionel Jospin
pour la défense, entre 1997 et 2002, lorsque Al-Qaida a
déclaré la guerre à l'Occident.
La vraie question est de savoir si la France restera une
puissance militaire différenciée en Europe. Louis Gautier
Ne pensons pas simplement en nombre de bateaux, d'avions ou
de chars. Avec le renseignement, nous avons la possibilité
de sortir par le haut ! François Heisbourg