Le moins que l’on puisse dire, c’est que le nouveau Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale ne suscite ni un fort enthousiasme chez les militaires ni un immense intérêt chez les Français. Le plus préoccupant cependant dans ces réactions, ce n’est pas tant les critiques de fond que les accrocs au traditionnel consensus sur la défense qu’il provoque.

Qu’attend-on d’un livre blanc ? Clairvoyance et adhésion. L’analyse doit permettre de sérier précisément les menaces et les enjeux ; ce que le Livre blanc dans l’ensemble fait plutôt bien. Les attendus et conclusions doivent aussi recueillir l’assentiment du plus grand nombre. C’est sur ce dernier point que le bât blesse. Le choix de réintégrer l’OTAN est très discutable, la modestie des ambitions affichée pour l’Europe de la défense est regrettable. Ces sujets semblent définitivement tranchés sans concertation ni débat. Plus généralement, les nouvelles orientations de notre défense souffrent d’un déficit d’adhésion des Français et de la Communauté militaire.


Dès sa conception, le livre blanc de 2008 aura en effet manqué de légitimité et de soutien. Les élus ont été peu consultés sur ce texte rédigé par une commission. Ils n’ont pas eu à en approuver les conclusions avalisées par le chef de l’Etat avant même que la représentation nationale ne soit saisie. Certes, la commission du Livre blanc comprenait des parlementaires et procéda à de nombreuses auditions de personnalités. Il est donc injuste de parler d’un travail en vase clos. Mais les temps changent et on attend que le débat public sur la défense, autrefois confiné au secret, s’intensifie et se normalise dans notre pays à l’instar de ce qui prévaut dans toute les autres grandes démocraties. C’est d’ailleurs pour ne pas cautionner un faux semblant que les deux parlementaires de l’opposition, membres de la commission du Livre blanc, en démissionnèrent en avril 2008. Une occasion a été ratée pour faire évoluer dans le bon sens nos pratiques institutionnelles.


La pratique est en effet souvent plus importante que la réforme des textes. Au demeurant, le projet de réforme constitutionnelle en cours, s’il aboutit, ne bouleversera guère la donne en matière de défense. Les pouvoirs du Parlement, dans ce domaine, sortiront à peine renforcés. Certes, la représentation nationale sera désormais amenée à se prononcer sur les interventions militaires extérieures mais dans des délais et des conditions tels que cette avancée de principe est strictement bornée dans son application. En France, les discussions sur la politique de défense restent toujours bridées. La réception du Livre blanc est venue souligner cette anomalie démocratique. L’exercice a aussi révélé le trouble qui gagne la hiérarchie militaire. Bien malgré lui, il est aussi devenu le catalyseur d’une grogne à la base.


Les militaires ont eu le sentiment d’être marginalisés dans les travaux préparatoires du Livre blanc. Ils craignent d’être durement traités dans les arbitrages qui s’annoncent en terme budgétaire et de restructuration. La vérité oblige à dire que l‘Etat-major des armées a été constamment associé et de très près à la rédaction du Livre blanc. Mais les différents Etats-majors d‘armées n’ont pas été suffisamment


consultés. On paye aujourd’hui les effets de la réforme de 2005 qui atrophie exagérément les responsabilités des chefs d‘Etats-majors de chaque armée. Les remous dans les armées, notamment au sein de l‘armée de terre, sur fond de démission de son chef, le général Cuche, après la fusillade de Carcassonne, extériorisent le malaise de l‘institution militaire.



Le gouvernement plutôt que de diligenter une enquête sur le groupe d‘officiers qui publia dans le Figaro, sous le pseudonyme de Surcouf, un article à charge contre le livre blanc, plutôt que de saisir la justice pour manquement au devoir de réserve contre des gendarmes ayant ouvert un blog sur internet, ferait mieux de se mettre à l‘écoute et d‘adopter une attitude ouverte sur les moyens d’expression des militaires. Bien sûr, on attend d’un soldat qu’il respecte de façon impérative l’obligation du secret défense, l’interdiction de compromettre des renseignements opérationnels, le principe d’obéissance et le devoir de loyauté envers les Autorités politiques. Mais logiquement, la professionnalisation des armées incite à accorder aux militaires une plus grande liberté de parole sur leurs conditions de vie, leurs missions et leur métier. Paradoxalement, le refus qui leur est encore opposé de formuler publiquement des avis les conforte dans la conviction que leur opinion serait la plus pertinente car indicible. La censure est toujours inepte. Au cas présent, elle accentue le sentiment chez les militaires qu’on exige de l’armée des sacrifices qui ne sont imposés à aucune autre administration, sous prétexte qu’elle est la seule à ne pas pouvoir manifester ses doléances.


Il est grand temps que dans notre pays on libéralise en pratique le droit d’expression des militaires et qu’on modernise dans les principes leur droit de représentation collective. La réforme du statut général des militaires adoptée en 2005 fut timorée. A titre d’exemple, elle maintient toujours en vigueur la règle absurde du tirage au sort plutôt que le principe de l’élection pour désigner les représentants dans les instances supérieures de concertation de la fonction militaire. N’est-il pas temps d’engager enfin une réflexion sereine sur la place et les droits des militaires dans notre société ? Tout y pousse : le passage à l’armée de métier, le mode de commandement, moins vertical que par le passé, l’objectif de forces européennes communes qui incite à l’harmonisation des statuts militaires à l’intérieur de l’Union.


La défense nationale dans notre pays a été l’objet d’un large consensus pendant trente ans. L’accueil réservé au Livre blanc par l’opinion, dubitatif et détaché, trahit l’effritement de l’union des Français autour de leur défense et de la priorité qui lui était autrefois reconnue. Il révèle aussi une crise larvée entre l’institution militaire et le pouvoir en place, ce qui n’est jamais sain. Et dans cette crise une chose est sûre : les crispations de mâchoire et les coups de mentons, ces tics parasites de l’autorité, ne feront pas progresser d’un pouce les convictions ni le respect. Il faut en revanche prendre garde aux évolutions négatives qui affectent aujourd’hui le lien entre l’armée et la nation. L’état politique et social d’un pays est en effet toujours en rapport avec l’état de son armée.