Nicolas Sarkozy actualise la doctrine de sécurité nationale pour le début du XXième siècle. Quelles sont les conséquences des décisions présidentielles ? Quelle armée pour quelles menaces ? Quelles conséquences pour les programmes militaires ? Et pour les villes et les régions concernées ? Louis Gautier, ancien conseiller pour la défense de Lionel Jospin à Matignon, a répondu en direct à vos questions mercredi 18 juin de 12 heures à 13 heures. 

Pierre: A quoi sert un livre blanc de la Défense ? Celui rédigé au début des années 1990 considérait le service militaire comme l'un des trois piliers de notre défense ! Résultat : Mitterrand interdit sans concertation d'envoyer les appelés au front, Chirac supprime le service et, aujourd'hui, les banlieues brûlent.... Vous avez dit stratégie ? Nos politiques prennent leurs décisions par calculs marketing, c'est tout

Louis_Gautier:
Un Livre blanc sert à la fois à éclairer l'avenir (menaces, missions et moyens des armées) et à vérifier l'assentiment de l'opinion sur les grandes orientations de notre politique militaire. Ce qu'on appelle parfois "le consensus sur la Défense nationale française". Au moment de la rédaction du Livre blanc de 1994, ni la classe politique, ni les Français n'étaient tout à fait convaincus de la nécessité du passage à l'Armée de métier. La professionnalisation a d'ailleurs été une question en débat à l'occasion de l'élection présidentielle de 1995. Cette réforme engagée en 1996, votée par un Parlement de gauche en 1997, a été conduite à bon terme en 2002. Ce processus montre qu'il faut être attentif s'agissant de notre sécurité du sentiment de l'opinion. En ce qui concerne le Livre blanc de 2008, certaines inflexions (réintégration dans l'Otan, notamment) appellent un débat public, d'autant que le Parlement n'a pour l'heure pas encore discuté ce document et qu'il n'est pas prévu qu'il le vote. Ce que je regrette d'un point de vue démocratique.


paulo13_1: La loi de programmation militaire de 1997-2002, sitôt votée, n'a pas été appliquée, le gouvernement et la majorité de gauche décidant de moins financer les équipements de la défense que prévu. Ce sous-financement est une des causes de la vétusté des matériels faute de renouvellement. Que propose, qu'aurait fait le Parti socialiste pour faire face dans les prochaines années à cette crise de l'équipement militaire ? Remonter spectaculairement le budget de la défense ?

Louis_Gautier: Dans ses grandes lignes, la LPM 1997/2002 a été exécutée. En cohabitation, si ce contrat n'avait pas été globalement respecté, le Président de la République aurait sans doute manifesté son opposition à la politique gouvernementale. En réalité, l'enveloppe de programmation a été écornée en ce qui concerne les équipements pour financer les opérations extérieures (Kosovo) et surtout les coûts de la professionnalisation qui avaient été sous-évalués. Cela dit, le gouvernement de Lionel Jospin (Alain Richard) avait fait procéder à une révision des programmes tenant compte de ces contraintes. Le ministère de la Défense n'a donc pas eu à connaître de désordres de gestion. Rien à voir avec les considérables reports de charges et de crédits enregistrés entre 2002 et aujourd'hui qui expliquent la brutalité des mesures physiques et financières concernant les formats d'armées et les équipements militaires. Nicolas Sarkozy, ancien ministre de l'Economie et des Finances de Jacques Chirac, n'ignorait pas le risque d'une impasse financière de la Programmation militaire. Certes, les crédits militaires ont été globalement augmentés entre 2002 et 2008, mais la rigueur de gestion de ces crédits a été perdue de vue.


denis: Le PS est-il oui ou non pour un second porte-avion français ?

Louis_Gautier: Lors de la campagne présidentielle de 2007, les socialistes ont attiré l'attention sur la crise financière qui guettait la défense. Tirant les leçons de cette situation, ils avaient proposé de financer prioritairement certains programmes navals (SNA, frégates) et de réexaminer la question du second porte-avions finalement moins prioritaire pour les besoins opérationnels de la Marine. Le candidat Sarkozy avait fait des déclarations contraires, favorables à un second porte-avions. Je constate qu'il est devenu aujourd'hui plus réaliste. On ne peut pas tout financer. L'important, c'est de fixer des priorités en matière d'équipements.


Pollak: Bonjour. Que pensez-vous de la démarche du gouvernement en ce qui concerne le Livre blanc ?

Louis_Gautier: Je regrette d'abord que ce Livre blanc, rédigé par une commision, ne fasse pas l'objet d'un véritable débat au Parlement avant que ses conclusions ne soient officialisées. Je regrette aussi, à la veille de la présidence française, que la rédaction du Livre blanc n'ait pas été couplée avec un exercice de même nature au niveau européen.


JohnDoesIt: Votre opinion sur la baisse d'effectif affichée de 54 000 emplois, effet d'inquiétude pour la majorité des Français. Est-ce une nécessité absolue de réduire l'effectif ?


Louis_Gautier: Deux exercices se téléscopent : le Livre blanc et la RGPP. D'où l'impression que les futures options de notre Défense et de notre sécurité sont arrêtées sous la seule contrainte budgétaire. Il faut sans doute rationaliser notre outil militaire mais sans perdre de vue que ce qui est prioritaire c'est la bonne exécution des missions confiées aux armées qui exigent des hommes et du matériel. Je ne suis pas en mesure, ne connaissant pas le détail du plan de restructuration et de reformatage (effectif civilde la Défense, effectif militaire, militaires du rang, officiers, sous-officiers, nombre de bases et de garnisons à supprimer), d'évaluer l'impact et la pertinence du projet arrêté par le ministre de la Défense, Hervé Morin. On nous indique que des annonces seront faites en juillet...


manche: Bonjour. Il y a parfois des doublons en matière de réalisation d'équipements. Ne devrait-on pas aller vers la création de champions nationaux en Europe ?

Louis_Gautier: De champions européens, vous avez raison ! Si l'on veut maintenir en Europe une base technologique et industrielle dans le domaine de l'Aéronautique et de la Défense, des concentrations sont encore nécessaires, en particulier dans le secteur terrestre et naval. Il s'agit de pouvoir mieux affronter la compétition internationale mais aussi de donner la taille critique à des centres de recherche dont les débouchés sont souvent autant civils que militaires.


denis: Avez-vous le sentiment que les industriels de l'armement ont une influence décisive sur les grandes décisions liées au livre blanc. D'une manière générale, estimez-vous l'influence de ces groupes plus ou moins importante qu'il y a une dizaine voire une vingtaine d'années ?

Louis_Gautier: Non, les progrès de l'Europe de la Défense s'obtiendront à Bruxelles et à Strasbourg, pas à Mons et à Washington. Le retour complet dans l'Otan et le faible affichage de l'ambition européenne dans le Livre blanc risquent de faire passer la France pour un avocat moins convaincu et moins convaincant de la Politique européenne de Défense et de sécurité. En dépit des obstacles institutionnels qui peuvent naître de la non-ratification du Traité de Lisbonne, je pense concrètement qu'il faut développer entre tous les pays qui le souhaitent une coopération structurée en matière de Défense qui permette une plus grande intégration des politiques et des forces armées des Etats-membres. L'Union européenne doit pouvoir détenir aussi en tant que telle une autonomie de ses décisions. Elle doit davantage se considérer comme un acteur stratégique. Il faut donc renforcer les moyens mis à la disposition de l'état-major européen, notamment pour la planification de la gestion de crises impliquant un volet militaire. La Défense européenne se développera avec plus d'intensité si elle s'appuie sur un ensemble de pays comprenant le Royaume-Uni qui est avec la France l'une des deux puissances militaires européennes. Mais des coopérations et des projets sont aussi possibles et souhaitables, quand bien même l'attitude britannique resterait réservée ou frileuse. L'accord franco-britannnique de Saint-Malo en 1998 a été une grande étape de la construction d'une politique européenne de Défense débouchant notamment sur l'adoption du Traité de Nice. Mais n'oublions pas qu'avant cette étape l'Europe de la Défense, à La Rochelle et pour le Traité de Maastricht en 1992 s'était appuyée sur le couple franco-allemand.


denis: Jugez-vous les perspectives des objectifs à l'export cités récemment par Hervé Morin : 1) souhaitables ? 2) réalistes ? Quelle est votre position concernant le débat sur "l'hypertechnologie" de nos materiels ?

Louis_Gautier: La simplification de certaines procédures administratives et le soutien gouvernemental à nos exportations vont dans le bon sens. Il est important que la France conserve une place de leader dans toute une série de créneaux technologiques liés à l'électronique, à l'aéronautique et à la Défense. Ses laboratoires et son industrie travaillent en effet à l'autonomie stratégique de l'Europe et à l'amélioration de nos systèmes de protection. Il faut prendre garde au fait que l'industrie française assume aujourd'hui un rôle d'équipementier de haute technologie pour l'Europe. Peu de pays sont dans une situation similaire (Royaume-Uni) ou proche ( Allemagne, Italie, Espagne, Suède). Si nous dégarnissons ces créneaux, à coup sûr il n'y aura pas de relève.


nicolasrocourt: Lors du discours de Cherbourg, Nicolas Sarkozy avait pu évoquer que "afin de préserver notre liberté d'action, des capacités de défense antimissiles contre une frappe limitée pourraient être un complément utile à la dissuasion nucléaire, sans bien sur s'y substituer". Quelle est la portée de cette déclaration ? La France va -telle réellement consentir à se doter d'une capacité de défense antimissile ? Si oui, comment ?

Louis_Gautier: Il faut veiller à ce que notre dissuasion reste performante et crédible, ce qui implique certains développements dans le domaine de la simulation et de l'alerte avancée. La France en matière de capacité anti-missiles est pour l'heure favorable à la mise en oeuvre d'équipements de théâtre. Nous sommes en revanche (sauf l'inflexion que le Président de la République devrait justifier) opposés à un alignement dans le système anti-missiles américain et cela pour deux raisons : l'autonomie de décision stratégique de la France serait alors définitivement compromise ; la course aux armements qu'entraîne le déploiement d'un tel système de couverture mondiale pouvant éventuellement déboucher sur une militarisation redoutable de l'espace. Je vous remercie de vos questions et de cette discussion enrichissante. Désolé pour ceux dont les questions sont restées, faute de temps, sans réponse. A bientôt !


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