La
France ne sait pas sur quel godillot danser en Afrique.
Depuis près de quinze ans, elle a entrepris de réduire,
notablement, le volume de ses forces pré positionnées et le
nombre de ses bases permanentes sur ce continent ;
depuis presque autant de temps, les accords de défense ou
de coopération militaire souscrits, au lendemain de la
décolonisation, avec plusieurs pays africains font
l’objet de critiques et de demandes de remise à plat
car leur esprit comme leur contenu sont obsolètes. Pourtant
la France, prisonnière de cet héritage et plus largement de
son histoire, reste la première puissance extérieure
militairement engagée en Afrique. De la Côte d’Ivoire
au Darfour, seule ou dans des actions multinationales, elle
est le principal gendarme de ce continent. Sur 17000
soldats français déployés hors du territoire national,
11000 le sont sur le théâtre africain, 5700 dans les forces
de présence, 4350 dans des opérations bilatérales, 975 dans
des dispositifs multilatéraux. Les chiffres parlent
d’eux-mêmes : l’engagement militaire de la
France est centré sur l’Afrique, nos relations
diplomatico-militaires avec l’Afrique demeurent un
singulier face à face.
Cette situation reflète des choix contrariés. D’un
côté on observe, tant chez les autorités françaises que
chez les gouvernements africains, une volonté affichée de
normalisation des processus diplomatiques et militaires
pour gérer les multiples crises qui frappent
l’Afrique, mais de l’autre on constate que,
sous l’emprise de l’urgence ou le prétexte de
la « nécessité », les vieux réflexes et les
conservatismes finissent toujours par l’emporter.
La calamiteuse gestion politique de la crise ivoirienne,
entre 2002 et 2005, montre pourtant que la France a plus à
perdre qu’à gagner en restant au milieu du gué. Elle
se trouve régulièrement ré impliquée militairement dans des
conditions contradictoires avec l’exposé de ses choix
politiques. La voilà otage de pratiques et
d’engagements à moitié dénoncés. Elle donne
l’impression de tenir un double langage.
A cet égard l’imbroglio tchadien est un cas
d’école. Pour permettre le déploiement de
l’EUFOR au Darfour dont ils constituent l’épine
dorsale, les Français apportent une assistance robuste au
Tchad menacé par des incursions de rebelles venus de Soudan
et contribue ainsi à la consolidation d’un régime aux
abois et à bout de souffle. Comme ses prédécesseurs, le
gouvernement de Nicolas Sarkozy, se retrouve manipulateur
et instrumentalisé dans les affaires tchadiennes.
Il faut réaliser un complet aggiornamento de nos relations
militaires avec l’Afrique. D’abord ce point
général et le cas particulier de chacun de nos engagements
militaires devraient être soumis au débat du Parlement. Le
chef de l’Etat avait pris des engagements à ce sujet,
il n’est pas besoin d’attendre une réforme
constitutionnelle pour fournir à la représentation
nationale des informations et l’occasion de délibérer
sur les tenants et les aboutissants de nos actions
extérieures. Ensuite il faut revoir les accords de défense.
Enfin, il faut réduire et concentrer notre dispositif pré
positionné. La présence militaire française suscite en
effet de plus en plus de réticences dans l’opinion
africaine. Par ailleurs, les effectifs déployés en
permanence sur ce continent pèsent sur la souplesse
d’emploi de notre contingent projetable. Alors que le
format des armées n’est certainement pas amené à
croître et que nos troupes sont placées sous de fortes
contraintes opérationnelles, notamment en Afghanistan mais
aussi en ex Yougoslavie et au Liban, le resserrement de
notre dispositif en Afrique s’impose. Maintenir des
éléments de soutien voire des forces projetables sur le sol
africain est sans doute utile en terme de réactivité mais
cela ne doit pas être contreproductif au regard des
performances générales de notre outil militaire, ni au
regard des critères de notre doctrine. Or, la dispersion
actuelle des bases en Afrique est surtout la traduction de
gages politiques accordés à certains pays.
Alors que l’on s’interroge à bon droit sur la
pertinence opérationnelle et le sens de notre récente
implantation à Abu Dhabi - là encore, on aimerait que le
gouvernement s’explique : combien
d’hommes, quels équipements, pourquoi faire ?
– le maintien de l’ancrage de Djibouti qui
assure un relais pour des projections maritimes, aériennes
et terrestres vers l’océan indien et l’Afrique
mérite, d’un point de vue opérationnel et sous la
condition d’une clarification et d’une
consolidation des accords de stationnement, d’être
conservé. Il conviendrait ensuite d’aménager en
Afrique de l’Ouest une base logistique
civilo-militaire qui pourrait être gérée en partenariat et
mise en partie à disposition des ONG, des forces africaines
et européennes pour les opérations humanitaires ou
d’interposition. Il serait ainsi possible, dans le
cadre d’un aggiornamento politique et d’une
rationalisation de nos moyens militaires, de conserver, à
l’est et à l’ouest, deux points d’appui
en Afrique, l’un principalement dédié aux projections
des forces françaises, l’autre plus polyvalent et
d’abord destiné au soutien des actions
multinationales.