Au premier ministre qui prétendait de façon insultante que la gauche n’aimait pas la France, la France a infligé un démenti cinglant en signifiant, par l’élection de 228 députés socialistes, communistes, radicaux, verts et divers qu’elle aimait encore bien sa gauche. F Fillon est remis à sa place. F Hollande est rétabli sur son siège.

Ces résultats sont du miel pour les socialistes mais ils sont trompeurs. Le sortilège de cette « défaite enchantée » doit donc être dissipé sans tarder.

Tout d’abord, les socialistes ne doivent pas se méprendre sur la signification d’un score qui, vu l’importance de l’abstention, est forcément relatif. En dépit d’un sursaut électoral, la gauche est nettement minoritaire dans le pays. Si elle veut redevenir une force de gouvernement, elle doit se reconstituer.

Elle doit aussi tirer toutes les conséquences d’évolutions institutionnelles qui, en raison du quinquennat et du calendrier électoral, font désormais de la présidentielle l’unique clef de l’alternance. Cette élection, a fortiori avec la présidentialisation croissante du régime, ne peut être gagnée que sur une conception claire et bien assumée de la fonction présidentielle. A cet égard, les slogans « Présider autrement » de 2002 ou « la France présidente » en 2007, révélaient plus un embarras qu’un projet. Les socialistes doivent trancher, une bonne fois pour toutes, leurs querelles institutionnelles s’ils ne veulent pas que leurs candidats, sous une forme ou une autre, revivent toujours le psychodrame de l’illégitimité. C’est un contresens que de croire qu’on peut remporter l’élection présidentielle en dénigrant le mandat que l’on brigue. Mitterrand l’avait compris qui, pour conquérir le pouvoir, démonta, au nez et à la barbe du PS, la théorie du coup d’état permanent dont il était pourtant l’inventeur.

Ensuite, les socialistes ne doivent pas se tromper sur la place qu’ils occupent dans le paysage politique français. Cette place est largement le produit d’un mode de scrutin majoritaire à deux tours qui, en dépit de ce qu’ils croient, les avantage par rapport aux autres formations politiques, de droite comme de gauche. A l’issue des législatives de 2007, le PS voit ainsi sa place confortée à l’Assemblée, aucun autre mouvement de l’opposition ne peut, en principe, à lui seul constituer un groupe parlementaire, pas plus le PC que le Modem ou les verts. Face à l’UMP, il y a donc avant tout le parti socialiste. A part F Bayrou, personne n’en avait auparavant sérieusement douté. Voilà qui remet les pendules à l’heure. Cependant, la bipolarisation électorale qui profite au PS ne débouche pas sur une bipolarisation idéologique aussi forte à gauche qu’elle l’est à droite avec l’effacement du front national. Aussi pour réaliser l’union de l’opposition autour de lui, seconde condition de l’alternance, le PS doit rechercher les bases d’un compromis avec tous ceux qui acceptent l’exercice des responsabilités. La bonne stratégie est de fédérer l’ensemble de la gauche autour d’orientations clarifiées. Quant à l’ouverture vers le centre, elle implique que l’on soit en mesure de le « fixer » politiquement sur quelques points d’accord sinon l’entreprise est illusoire et n’a aucune chance de prospérer.

Enfin, le parti socialiste va toujours aussi mal. L’aubaine des législatives ne règle aucun de ses problèmes. Ses effets seront délétères si le PS s’égare à nouveau dans le jardin des délices de l’opposition et prolonge le statu quo. Le PS est en effet confronté à la faiblesse de son projet politique et à la question récurrente du
leadership à l’origine de ses divisions intestines. L’heure est à la refondation. Il faut à la fois actualiser les valeurs qui constituent notre socle identitaire et dégager des propositions de réformes pour rendre la société française plus fluide, plus équitable et plus juste. Les grands thèmes de ce travail programmatique sont connus et pour partie déjà explorés. Ils s’organisent autour de cinq problématiques imbriquées : les effets de la mondialisation, le sens de l’intégration européenne, l’adaptation de l’Etat-nation, la réparation du contrat social et la restauration de l’égalité des individus. Sur ces problématiques, le PS n’a pas été au bout de l’approfondissement des hypothèses, il n’a pas assuré la mise en cohérence des propositions. Surtout, il a bloqué sur la difficulté de certains arbitrages. La rénovation appelle donc une direction intellectuelle et politique qui jusqu’à présent fit défaut. Elle suppose qu’on se donne le temps nécessaire aux consultations et aux débats qui sont indispensables à la cristallisation de nouvelles convictions.

Face à ces enjeux, les lendemains des législatives n’augurent pourtant rien de bon. La rénovation est devenu le refrain des socialistes qui connaissent la chanson. Certains, par des articles, ont déjà expédié l’affaire en trois coups de cuillère à pot, d’autres appellent à des devoirs de vacances comme s’il s’agissait de préparer en hâte, au cours d’une université d’été, un examen de rattrapage, d’autres enfin renvoient la tâche à une commission de la rénovation calquée sur le modèle… de la commission du projet. Le congrès se tiendra dans un an. Les petits arrangements entre amis pour la gestion présente et future de l’appareil absorbent toutes les discussions. La rénovation est déjà submergée par les conciliabules. Tel que le PS va continuer de fonctionner dans les mois prochains, avec les mêmes méthodes, avec son secrétariat national de bric et de broc et des responsables choisis pour représenter les courants et les fédérations, le processus de rénovation risque donc très vite de divaguer.

On ne peut pas en rester là. La rénovation a besoin d’un cadre et d’une légitimité. C’est ce qu’il va falloir inventer.