Ce n'est
pas parce que Nicolas Sarkozy et ses ministres font preuve
d'une agitation frénétique avant les législatives que la
droite incarne le camp du mouvement. Ce n'est pas parce que
la gauche est "KO debout" depuis l'élection présidentielle
qu'elle est devenue le camp du vide. Le Parti socialiste,
qui est l'épine dorsale de la gauche française, doit se
ressaisir, vite. Il est clair qu'il doit changer de base et
de direction. Il aurait tort de faire table rase de son
passé, de ses combats et de ses principes: pour un parti
comme pour un individu, pas de passeport sans identité !
Le 6 mai ouvre une nouvelle ère de la vie politique
française. Outre la participation record à ce scrutin,
Nicolas Sarkozy a battu Ségolène Royal sur un résultat net.
La gauche se voit ravir une victoire qui lui était promise.
C'est la troisième fois d'affilée que la gauche perd une
élection présidentielle. C'est aussi la première fois
depuis 1974 qu'un scrutin national, présidentiel ou
législatif, ne débouche pas sur une alternance. Le cycle
entamé par l'accession au pouvoir de François Mitterrand le
10 mai 1981 est clos.
En termes idéologiques et doctrinaux, la matrice politique
du congrès d'Epinay est définitivement brisée. Déjà l'échec
de Lionel Jospin le 21 avril 2002 révélait l'usure
politique d'une gauche marquée par de longs passages au
pouvoir. Mais la défaite de 2007 est d'une certaine façon
plus grave, car la gauche ne perd pas seulement un combat
politique, elle se délite sur quatre fronts :
- idéologique, avec la progression des idées et des valeurs
de droite, voire de droite extrême, comme références
dominantes du débat intellectuel ;
- électoral, car une partie des électeurs de gauche, ayant
migré au Front national ou ayant flotté pendant une
décennie, se retrouvent avoir voté pour Nicolas Sarkozy et
une autre partie d'entre eux se sont laissé séduire au
premier tour par les sirènes centristes de François Bayrou
;
- politique, puisque le centre remplace désormais les
extrêmes comme élément de perturbation et, possiblement,
d'arbitrage du conflit droite-gauche. Ce centre,
électoralement consistant et politiquement introuvable, est
pour le PS un miroir aux alouettes.
- programmatique enfin : le projet socialiste était un
travail de synthèse médiocre et le pacte présidentiel un
catalogue approximatif. Non seulement les socialistes ont
été incapables, en cinq ans d'opposition, de tracer des
lignes claires, de bâtir un programme cohérent, mais les
embardées de la campagne électorale ont affecté leur
crédibilité.
Nous, socialistes, avons perdu la bataille des idées, mais
nous avons aussi perdu sur le terrain du savoir-faire
politique. Le PS, qui avait eu tant de mal depuis 1981 à
imposer dans les rangs de la gauche une culture de
gouvernement et à affirmer dans l'opinion l'image de
l'efficacité, s'est, tout seul, tiré une balle dans le
pied.
Pour comprendre les causes de cet affaissement, il faut
d'abord porter un regard lucide sur l'état de la gauche,
sur les dysfonctionnements du Parti socialiste, sur les
errements stratégiques et programmatiques de la campagne
électorale. A cet égard, l'échec de Ségolène Royal lui est
en partie imputable, mais convenons de bonne foi que
personne d'autre à sa place n'aurait pu mieux faire. Sa
défaite est en effet d'abord la conséquence des conditions
politiques qui ont rendu sa candidature possible : un parti
acéphale, des leaders en embuscade attendant chacun son
heure mais refusant l'obstacle le moment venu.
Laurent Fabius ne force pas son destin au congrès de Dijon
en 2003, François Hollande ne force pas sa nature après le
référendum interne de 2004, Dominique Strauss-Kahn ne force
pas le jeu au Mans en 2005. Les primaires étaient jouées
d'avance : les militants en avaient assez des querelles
stérilisantes et de la marche entravée des "éléphants".
Mais les primaires ont eu des effets mortifères, car toutes
ces disputes ont contaminé la campagne de notre candidate.
Toutefois, ce diagnostic ne permet pas à lui seul de
comprendre un phénomène dont les causes profondes sont à
rechercher dans l'inadéquation ou la banalité des
propositions socialistes. Faute d'un travail en profondeur
sur leur corpus idéologique, les socialistes croient
s'adapter à la modernité en empruntant à l'air du temps de
nouvelles références, au risque de dérives qui ne sont pas
seulement terminologiques. Leur message est brouillé. La
droite a bien compris comment accroître une confusion des
repères qui nous est fatale. Elle célèbre nos héros, elle
revendique cyniquement certains apports de la gauche jugés
positifs, elle en agite d'autres comme repoussoir et
parvient ainsi à fractionner le bloc et la continuité
historiques de nos combats politiques.
Rien ne serait plus dangereux que de laisser ainsi
s'emmêler le fil de notre histoire. Inventer un nouvel
esprit du socialisme pour le XXIe siècle suppose un
ressourcement et l'acceptation de fortes mutations
doctrinales. La gauche autour du PS a besoin de se mieux
définir. Le premier travail pour elle est d'abord
identitaire.
Elle doit adapter son discours internationaliste à la
réalité de la mondialisation. Il lui faut redéfinir le
concept d'Europe politique et donc de nation. Elle doit
proposer une organisation fluide de la société française.
Le mouvement, plus que l'ordre, est la condition de
réalisation de la justice sociale. Elle doit enfin
réaffirmer sur le plan éthique et politique des valeurs qui
procèdent de conceptions égalitaires, laïques, collectives,
progressistes, attentives aux ingérences publiques ou
privées dans la sphère des croyances et des comportements
individuels.
Sur la sécurité, nous devons avoir un discours qui ne soit
pas un simple décalque de celui tenu par la droite,
l'indignation en plus en cas de bavure. Sur le travail,
nous ne devons pas ignorer que la redistribution implique
la création préalable de richesses, mais "enrichissez-vous"
n'est pour nous ni une philosophie ni le baromètre de la
réussite.
A l'heure où le nouveau régime s'invite au Fouquet's, face
à l'argent, pas de complexe, mais surtout pas d'indécence.
Les responsables politiques socialistes, tous nos élus,
doivent être irréprochables. L'Etat, en matière de libertés
publiques, avant d'être prescripteur, doit d'abord être
protecteur : défendre, dans les faits, la liberté
d'expression, la pluralité de la presse, l'indépendance des
médias, le droit des plus faibles, à commencer par leur
droit d'usagers des services publics et de consommateurs
mis à mal par une marchandisation outrancière de notre
société.
Le PS doit procéder à une clarification idéologique du
modèle de société qu'il cherche à promouvoir. Pour y
parvenir, il ne sert à rien de convoquer les intellectuels
et les experts en figurants à la veille d'échéances
électorales, il faut leur redonner parole et
responsabilités au sein du parti. Le PS doit renouveler son
approche sociologique de l'électorat qu'il entend défendre
et représenter. Il doit proposer des réponses
programmatiques cohérentes avec ce modèle et avec les
attentes de cet électorat. Il doit mettre en place une
stratégie de reconquête du pouvoir en recomposant autour de
lui une offre politique majoritaire.
Avant tout, au propre et au figuré, il faut dégager une
direction claire à notre prochain congrès. Pas un candidat
préfabriqué, pas un maire du palais intrigant, pas un fondé
de pouvoir impuissant, car tous ces profils dessinent en
creux le syndic de faillite de notre parti, mais un
responsable capable de diriger et d'incarner un destin
collectif.
Alors, seulement, le PS pourra à nouveau soutenir une
promesse de changement démocratique