Le porte-avions ne doit pas boucher l’horizon de la programmation militaire. Il ne doit pas obstruer le débat présidentiel sur la défense. La commande ou non d’un second porte-avions est l’exemple parfait de la querelle hypocrite. Les dés sont en effet pipés depuis longtemps.

Constatons d’abord que la polémique, avivée par la droite après les déclarations de Ségolène Royal à Dunkerque, n’a pas grand sens. La candidate du PS peut dire qu’elle entend donner une priorité budgétaire à l’Education Nationale sans renier pour autant son engagement à maintenir les crédits militaires. Il n’y a pas contradiction.

Constatons ensuite que la droite, depuis cinq ans, n’a fait preuve de beaucoup d’empressement pour acquérir un second porte-avions.

La raison est connue : son coût aurait grevé le budget de la défense au détriment d’autres équipements jugés plus nécessaires. Les états-majors, à commencer par celui de la Marine, sont d’ailleurs divisés sur ce projet  car il y a bien d’autres priorités à financer et les crédits militaires ne sont pas infiniment extensibles. Seules des dépenses d’étude ont donc été budgétées.

Mme Alliot Marie, ministre de la défense depuis cinq ans, est donc bien mal placée pour donner des leçons.

A 60 jours de l’élection présidentielle et en fin de législature, alors qu’aucune urgence ne le justifie, il est en outre incorrect qu’elle veuille signer le contrat industriel du second porte-avions afin de rendre ce choix irréversible. C’est préempter un arbitrage qui appartient au prochain chef de l’Etat et à son gouvernement.

Cette décision serait contraire à la tradition républicaine. Elle serait en outre irresponsable. Il manque aujourd’hui 70 milliards d’euros pour réaliser de façon nominale la programmation militaire arrêtée de façon irréaliste par la droite en 2003. Ne tirons pas davantage de traites sur l’avenir.

Notre modèle d’armée, quels que soient les résultats des élections de 2007, sera inéluctablement remis à plat. La programmation militaire devra être revue sérieusement et…. sereinement. Ce travail ne peut être mené à la va vite. Il repose sur l’examen des propositions des chefs d’états-majors, l’étude de nouvelles offres industrielles et la consultation de nos partenaires européens pour les programmes en coopération.

Les surenchères politiques actuelles sur le second porte-avions ne sont guère inspirées par cette sage recommandation de méthode. Elles font en réalité diversion : du bruit, du tapage pour assourdir la critique sur le mauvais bilan financier et la gestion inconséquente de Mme Alliot Marie à la défense.

N. Sarkozy dont, à Toulon, elle a en coup de vent tourné la tête, ferait bien de regarder d’un peu près dans ses comptes ministériels avant que de promettre.

Revenons à la question de fond. Notre pays doit-il ou non disposer d’un second porte-avions ?
Là encore il faut dénoncer les biais et faux semblants. Puisque rien n’a été engagé plus tôt, si le second porte-avions était mis en chantier demain matin, il n’entrerait pas en service actif avant 2015.

On nous chante donc une drôle de chanson quand on nous parle d’assurer, avec un deuxième porte-avions, la permanence à la mer du groupe aéronaval.

La réalité est que le prochain chef de l’Etat, au cours de son quinquennat et, s’il était réélu, au cours de son second mandat ne pourra compter que sur l’unique Charles de Gaulle. Fermer le ban !

Dans ces conditions, la Marine devrait se préoccuper impérativement de définir une doctrine de projection de la flotte qui tienne compte de l’indisponibilité pour réparation de notre seul porte-avions ; nos ingénieurs de l’armement devraient rechercher des solutions techniques qui permettent de réduire au maximum les longues périodes d’entretien de sa chaufferie nucléaire; il faut enfin que l’Etat-major se prononce sur l’ordre de priorité qu’il donne aux trois grands programmes de modernisation de la Marine en phase de lancement : les 6 sous-marins nucléaires d’attaque (8Mds), les 17 frégates multi-missions (5,5Mds) et le second porte-avions (3Mds).

Etant donné les contraintes qui pèsent sur le renouvellement, le financement et la disponibilité de nos navires, il est légitime que la candidate du PS, pour des arbitrages qu’elle devra rendre une fois élue, parle le langage de la clarté.

S’agissant du second porte-avions, depuis le troisième débat télévisé du 7 novembre dernier, elle dit simplement deux choses. Il faut d’abord veiller à ce que le coût de ce grand bâtiment n’obère pas la réalisation d’autres équipements plus immédiatement utiles. Il faut ensuite que ce second porte-avions s’inscrive dans la perspective à terme de la défense européenne.

Pour l’une et l’autre raison, une coopération industrielle et militaire avec le Royaume-Uni est décisive. Il s’agit de partager des coûts avec les britanniques mais aussi des vues sur les capacités militaires européennes, en particulier sur la définition des moyens et des concepts permettant en commun d’assurer la permanence à la mer d’un groupe aéronaval européen.

Or sur ces points, les discussions avec le Royaume Uni sont loin d’être conclusives. En matière de coopération industrielle et de coût, le délégué général de l’armement lui-même, la semaine dernière, a tiré une sonnette d’alarme. Le projet actuel est beaucoup trop cher. En ce qui concerne la « communalité » des équipements et du concept de projection, le gouvernement britannique reste pour le moins circonspect. Il a pris peu d’engagement.

Une chose est donc sûre dans l’absolu. Il faudrait construire un second porte-avions en coopération avec le Royaume Uni. Une chose est sûre encore : après avoir beaucoup atermoyé, le gouvernement français n’a pas commencé à le construire ni obtenu l’accord et les garanties recherchés à Londres.

Ces faits têtus ne disparaîtront pas dans le tohu-bohu. Que chacun se prononce maintenant clairement et que l’on attende, pour arbitrer, qu’un nouvel Exécutif soit élu.