L’Europe de la défense est en panne : panne
institutionnelle après le non français au traité sur la
Constitution de l’Union ; panne politique du
fait des divisions non cicatrisées sur l’Irak ;
panne militaire avec l’affaissement de tous les
objectifs opérationnels arrêtés après le conflit du Kosovo.
En dépit de quelques récents succès, au demeurant de portée
limitée, comme l’opération au Congo ou l’Agence
européenne de défense, l’Europe militaire reste une
friche.
Personne ne doute pourtant de la nécessité pour les
Européens d’unir leurs forces. Au sens propre,
s’agissant de leurs forces armées, car c’est la
condition de leur sécurité ; au sens figuré car
c’est un préalable obligé s’ils veulent encore
compter un peu dans le monde du XXIe siècle qui n’a
toujours pas répudié la logique de la puissance.
L’Europe de la défense bute depuis l’origine
sur les deux mêmes obstacles : celui de la souveraineté des
Etats-membres et celui de leurs rapports névrotiques à
l’Amérique. En clair, les Etats européens ne
parviennent pas à se sortir de deux dilemmes : comment
concilier l’émergence d’une Europe stratégique
et politique avec le maintien d’une Alliance
atlantique dominée par les Etats-Unis ; comment
conjuguer l’édification d’une puissance
européenne et le cadre maintenu des souverainetés
nationales ?
Le bon sens indique dans l’un et l’autre cas la
voie à suivre : celle de l’Europe. Une Europe
forte est la condition sine qua non d’une relation
transatlantique équilibrée, harmonieuse donc durable. Pour
dépasser nos contradictions face aux Etats-Unis il faut
donc accepter de grandir. Une Europe plus unie, plus
cohérente, responsable, s’impose face aux défis de la
mondialisation qui sapent le crédit des Etats-Nations
incapables de les relever seuls. Pour les Européens,
l’intégration ne signifie pas moins mais, au
contraire, plus de souveraineté.
C’est vrai en particulier en matière de défense. La
résistance au progrès, trop de querelles, de vieilles
passions rendent cependant bien hypothétique qu’on
parvienne à vider d’abord et d’un coup toutes
les controverses théologiques sur l’Europe de la
défense.
On les réglera donc en chemin. Si nous voulons avancer vers
le but, celui d’une défense européenne autonome, il
faut, comme à St Malo, ne considérer que ce qui nous
rapproche et ce qui est concrètement possible à partir
d’un constat lucide de la situation.
Alors que pratiquement partout les crédits militaires des
pays de l’Union continuent de décroître, les
Européens dépensent collectivement mal et beaucoup pour
leur défense – environ 170 milliards d’euros.
Non seulement l’Europe continue sur la voie
d’un désarmement structurel, mais elle paie au prix
fort sa division.
Les armées européennes sont redondantes, pléthoriques (2
millions de soldats sous les drapeaux contre 1,5 aux
Etats-Unis) et pour la plupart médiocrement outillées.
Isolément, pour celles qui peuvent encore y prétendre mais
aussi ensemble, leur capacité à manœuvrer et leur
performance à l’emploi sont limitées. Rendre les
défenses européennes plus efficaces est une nécessité. Il
faut à la fois rationaliser les moyens existants en
supprimant des doublons et remettre à niveau certaines
capacités indispensables à l’autonomie des décisions
et des actions de l’Union. Les carences sont
évidentes dans de nombreux domaines : l’espace, le
renseignement, le commandement stratégique, les capacités
de frappe dans la profondeur, les moyens de transport
militaire.
La relance de la défense européenne passe par des projets
concrets, par le choix de la convergence et de la
préférence européenne. Elle suppose d’abord au
minimum la réalisation des engagements de Nice et de
Laeken. Ceux-ci prévoyaient la mise sur pied d’une
force européenne autonome.
Or, aujourd’hui, si l’Union dispose d’une
force de plus de 60.000 hommes c’est une force
virtuelle constituée de soldats de papier. Il est en
pratique totalement inenvisageable de projeter, au-delà de
2.000 à 3.000 hommes, un détachement européen d’une
certaine envergure.
Constituer des forces efficaces au service de l’Union
européenne implique de porter l’accent sur
l’harmonisation des formations, la standardisation
des matériels, l’intégration progressive des soutiens
et le renforcement des états-majors, en particulier les
états-majors de forces qui sont la cheville ouvrière des
interventions militaires. De surcroît, les pays européens
ne devraient plus, en matière d’équipements, faire
des choix contradictoires. A cet égard, l’incapacité
des Européens à se mettre d’accord sur leurs
équipements militaires futurs (avions de chasse, drones,
porte-avions, frégates…) est consternante.
Après le déraillement du traité constitutionnel européen,
la relance de la politique européenne de défense requiert
un cadre juridique adapté. Un mini-traité écrit, selon la
formule de ses promoteurs, « au ciseau et non pas au
stylo » présente le risque d’aboutir à un texte sans
consistance, tirant définitivement l’Europe politique
vers le bas. Une nouvelle mouture du traité en cours de
ratification n’est sans doute pas pour demain.
C’est pourquoi je propose l’idée d’un
accord particulier sur les questions de défense, d’un
Schengen militaire.
Dans un traité ad hoc, il s’agirait de reprendre la
plupart des progrès d’ores et déjà enregistrés lors
de la conférence intergouvernementale : la clause de
garantie mutuelle en cas d’agression, la
consolidation des organes de la PESD, l’approche
inter-piliers et le principe des coopérations structurées
dans le domaine militaire. Ce traité, ouvert à tous, serait
conçu comme un extrait du traité constitutionnel pour les
Etats qui ont déjà ratifié ce texte ou comme un
développement particulier des traités d’Amsterdam et
de Nice pour les autres. Etant donné son caractère a priori
consensuel, il pourrait être soumis rapidement partout à
ratification parlementaire. En cas d’accord global,
les Etats qui le souhaitent pourraient dans le cadre
d’une coopération structurée aller plus loin dans
l’intégration de leurs forces militaires. En cas de
désaccord à 27, les dispositions de ce traité sur la
défense pourraient, comme dans le cas de l’Euro ou de
l’accord de Schengen, être mises en œuvre par
un groupe d’Etats pionniers. Un tel accord
particulier sur la défense peut être un formidable levier
pour sortir l’Europe politique de l’ornière.
Les Européens ne peuvent assurer leur protection,
rééquilibrer leurs positions avec les Etats-Unis, défendre
leurs valeurs démocratiques de liberté, de laïcité et de
tolérance sans construire une Union politique plus solide
et intégrer en urgence leurs moyens militaires disparates.
Ce sera pour l’Union européenne le grand chantier des
quinze prochaines années ou le cimetière du modèle
qu’elle prétend incarner.