La France vit à crédit, les comptes publics sont dans le
rouge, la dette étrangle l’Etat. Le déficit approche
4,2 % du PIB, l’endettement public atteint 63 %,
l’impasse budgétaire en 2004 justifie, dès le premier
semestre, un train de gels et d'annulations de 7 milliards
d'euros. Quoique ponctionnant près de la moitié du revenu
national pour ses interventions et la protection sociale,
l'Etat providence ne fait plus face à ses engagements.
Pourtant, contrairement aux arguments maintes fois
rabâchés, ce n'est pas la faute « à l'Europe, au parti de
l’étranger ou à la mondialisation ». La France, qui
est de plus en plus engagée dans l’économie mondiale,
attire des capitaux et investit en dehors de ses
frontières. Les soldes de son commerce et de ses
transactions extérieures restent excédentaires. Grâce à
l’euro, notre pays a évité une dramatique crise des
changes.
Non, les problèmes sont d'ordre interne. Trois explications
à la détérioration de nos finances publiques: les déficits
de la Sécurité sociale, essentiellement provoqués par
l'envol des dépenses de santé ; un rendement fiscal moindre
que par le psssé, causé par le ralentissement économique,
mais aussi par la volatilité accrue de certains impôts ;
l’absence de sélectivité et de priorité dans les
dépenses de l'Etat. Or, face à ce constat, le gouvernement
a laissé filer les déficits, pratiqué des baisses d'impôts
peu et mal justifiées, et sacrifié les dépenses de
préparation de l’avenir.
Si la méthode de gribouille et les choix du gouvernement
ont été jusqu'ici contestables, reconnaissons que ses
marges de manœuvre sont congrues, et en particulier
dans le domaine budgétaire. Sur l’enveloppe des
crédits dégagés en loi de Finances initiale, 283 milliards
d'euros en 2004 les décisions d'allègement ou
d'accroissement des charges portent sur un volume net de
dépenses de l’ordre de 3 milliards d'euros - un peu
plus de 1 % du budget - soit moitié moins que le train de
gels et de coupes en préparation ! Le budget de
l’Etat est comme une fresque immuable, qui, retouchée
par-ci par-là de couleurs vives en début d'année, s'estompe
et s'écaille inexorablement. C'est un paysage immobile où
se fige toute velléité de réforme.
Dans ce tableau morose, une bonne nouvelle. La Loi
organique relative aux lois de Finances (LOLF), élaborée
sous le précédent gouvernement et votée alors à
l’unanimité par le parlement, va redonner aux
responsables politiques un peu de libre jeu et d'arbitrage.
A condition qu'elle ne sorte pas de ses rails.
La LOLF pose en effet les principes d'une révolution
copernicienne des finances publiques. Elle renforce les
pouvoirs du parlement lors de la discussion budgétaire ;
elle met au regard des crédits votés des indicateurs de
performance et de coût permettant d'évaluer
l’efficacité des administrations ; elle adopte une
approche « bilantielle » de la comptabilité publique. Elle
introduit enfin un changement radical dans la présentation
du budget de l’Etat actuellement décomposé en... 850
chapitres, pas moins. Les crédits se répartiront à
l’avenir en une quarantaine de missions correspondant
à de grands domaines d'intervention, et 150 programmes
environ détaillant par service ou ministère les actions de
l’Etat. La discussion budgétaire y gagnera en
lisibilité. Par-dessus tout, les parlementaires voteront
demain par mission et distribueront entre les programmes
100 % des crédits inscrits en loi de Finances contre
seulement 6 % aujourd'hui (les 94 % restants, constitutifs
des « services votés », étant reconduits en bloc d'une
année sur l'autre).
Malgré des vicissitudes initiales, la mise en œuvre
de la LOLF se déroule jusqu'à aujourd'hui conformément au
calendrier prévisionnel. La Cour des comptes, qui assure un
contrôle de l’exécution de cette réforme, devrait le
confirmer dans un prochain rapport d'étape publié au mois
de juin. Pourtant le rendez-vous de 2006, retenu pour
passer d'un système à l'autre, ne paraît plus pouvoir être
tenu. Selon toute vraisemblance, en effet, le progiciel de
gestion Accord 2, socle de la mise en oeuvre de la LOLF, ne
sera pas opérationnel pour cet exercice. La préparation et
l’exécution des budgets 2006 et 2007, prises au
milieu du gué, seront donc particulièrement périlleuses
pour les Finances publiques.
Au-delà de ces difficultés conjoncturelles, on se rend
compte ici de la considérable - et indispensable -
transformation du comportement des acteurs de
l’administration, que cette réforme engage.
La LOLF est d’abord un instrument de rationalisation
des choix et des procédures budgétaires. Elle peut être
aussi un formidable levier de modernisation des structures
et de l’organisation de l’Etat. En ce qui
concerne le premier aspect des choses, force est de
constater que l'implication des ministères et des ministres
dans la réforme varie beaucoup. Quelques ministères se sont
contentés de convertir les chapitres anciens en programme «
new look », sans s'interroger au fond sur l'organisation et
le périmètre de leurs interventions. Dans une majorité de
cas, les objectifs stratégiques poursuivis par les
administrations ne sont pas explicités et les objectifs
opérationnels paraissent trop peu sélectifs et mal
hiérarchisés. Enfin, les indicateurs de résultats retenus
fournissent des informations utiles, mais ils sont trop
souvent purement statiques. Ils ne font pas ressortir le
lien entre objectifs, moyens et cibles atteintes. Ils ne
permettent pas de mesurer clairement l’impact d'une
action budgétaire. Plus grave, puisqu'il s'agit de mieux
organiser l’appareil d'Etat, de rendre plus efficaces
et performantes les administrations, de supprimer des
doublons, de chasser la gabegie, des logiques
bureaucratiques sont encouragées dans certains ministères
pour entraver la réforme. Ainsi, contre le bon sens et
l’avis de tous, les crédits de la gendarmerie et ceux
de la sécurité civile ne sont pas décomptés et regroupés
avec ceux de la police au sein d'une mission sécurité. Mais
Rome ne s'est pas bâtie pas en un jour. Si l’esprit
de réforme auquel correspond la LOLF continue d'être
soutenu, il peut être sur le moyen terme un ferment de la
réorganisation d'un Etat ankylosé et désormais impécunieux
; sinon, la LOLF sera l’habit neuf d'un grand
vieillard.
En toute hypothèse, s'il devait accuser un retard dans
l’application de la loi, le gouvernement prend le
risque de se voir distancé par les exécutifs régionaux. En
effet, les nouveaux présidents se sont engagés à faire des
régions un laboratoire de saine gestion publique au service
des citoyens. Ils devraient donc logiquement encourager
dans leur collectivité les principes qui inspirent la LOLF
: transparence des financements, projet de performance,
mesure des résultats, évaluation du coût des politiques
publiques.