Notre génération n'échappera pas à la guerre; elle le pressent confusément. Elle n'est préparée ni moralement ni politiquement et s'y préparer lui répugne. L'histoire vient d'enfanter un XXIème siècle qui n'est pourtant pas mieux formé que les précédents. Chaque jour nous enseigne que la guerre en ce monde n'est pas mise hors jeu ni même hors la loi. Elle s'est métamorphosée et ses multiples spectres dansent aux marches proches d'une Union Européenne en expansion. Or, les questions stratégiques, éludées lors du dernier élargissement, ne sont pas davantage au centre des débats actuels sur la Constitution européenne ou sur l'adhésion de la Turquie qui a failli se jouer à une querelle de dupes sur l'adultère !

Aujourd’hui les préoccupations de politique étrangère et de sécurité méritent cependant plus d'attention, en particulier à gauche. A cet égard, socialistes et écologistes feraient mieux de ne pas prétendre tout régler en deux phrases: l'Europe c'est la paix, la sécurité demain c'est l'Europe. Tout simplement parce que ces affirmations sont fausses !

Les Européens ont vécu cinquante ans dans une bulle en croyant être les instituteurs de la paix sur le Vieux continent alors qu'ils n'étaient que les coadjuteurs d'une situation figée où tout conflit comme tout changement était impossible. L'Europe fut tour à tour frappée d'une interdiction stratégique au temps de la guerre froide puis d'une dépression stratégique avec l'éclatement du Pacte de Varsovie. La menace militaire venant de l'Est, après avoir saturé l'entier espace de nos craintes, débouchait, avec l'implosion de l'Union soviétique, sur l'étrange conviction que toute menace de guerre s'était évanouie à l'horizon.

Oubliant que la construction européenne, certes promue par une volonté de réconciliation entre les peuples, est d'abord établie au sein de rapports de forces, les Européens ont cru, jusqu'au 11 septembre 2001, qu'à l'imitation de leur vertueux modèle et sous l'effet de la libéralisation des échanges, le droit international allait spontanément prospérer et la richesse des nations fructifier. Dans un monde en voie d'unification, la guerre était pour l'Occident un risque en train de disparaître. A l'instar des analyses libérales appliquées au chômage, la guerre pouvait désormais être pensée soit comme un facteur conjoncturel sans lendemains considérables soit comme un facteur structurel mais marginal. Elle ne pouvait désormais plus affecter les fondamentaux, et, partant, la stabilité des relations internationales. L'économie, autrefois fauteuse de troubles, avait enfin placé la guerre sous son joug.

Il a fallu déchanter. Le terrorisme islamiste remet en cause ces belles certitudes. Sans être l'axe qui doit ordonner tout raisonnement géopolitique, les attaques terroristes ainsi que leurs mobiles apparents et sous-jacents font bien ressortir dans quel déni de la réalité la plupart des dirigeants européens continuent de se situer.

- Première erreur : la mondialisation ne propose pas un nouvel échiquier permettant aux Etats et aux acteurs transnationaux de sublimer sur le plan économique leur rivalité, bien au contraire elle les avive, tout en créant de nouvelles tensions exacerbées par une distribution des revenus plus inéquitable encore que par le passé. L'économie ne met pas la guerre hors d'usage.

- Deuxième erreur : l'essor du droit international a accrédité l'idée d'une généralisation spontanée de la conciliation comme traitement des différends. Certes, le droit mondial prospère mais il prospère sur un terreau de valeurs qui ne sont pas reconnues également par tous et sont même diabolisées par certains. Dans un système instable, travaillé par les dissensions, au fur et à mesure que la justice se mondialise, elle entre en contradiction. Elle requiert le soutien politique et la force des Etats que la globalisation économique et le développement du droit fragilisent. Par réaction, ici des Etats se crispent, sous pression, là, des pays se disloquent et à la place s'établissent des zones de non droit. La guerre n'a pas été mise hors la loi.

- Troisième erreur : l'étendue planétaire et la migration de certains périls ont aboli la frontière entre sécurité intérieure et sécurité extérieure au point d'en confondre les modes de traitement. On est au comble de cet embrouillement dans le combat mené par les Américains contre la nébuleuse terroriste d'Al-Qaïda. Mais les Etats européens qui résument désormais l'emploi de la force à la conduite d'actions de police internationale se trompent également. Ils sous-estiment la probabilité de devoir employer un jour la force armée pour réduire l'exposition au danger de leurs populations. Ils sous- estiment le risque de se trouver ici quinze ans dans une impasse stratégique. Ils croient fébrilement à la décadence de la guerre alors que seul son visage a changé et que la guerre n'a pas été mise hors jeu.

L'administration américaine a certes falsifié le dossier irakien mais elle n’a pas fabriqué les éléments de radicalité et d'instabilité que ses interventions armées en Afghanistan ou en Irak attisent ou révèlent. Quelle que soit l'issue de l'élection entre Bush et Kerry, il serait faux de croire à un repli en bon ordre des forces de la coalition et un retour au calme à brefs délais. Par contrecoup, l’Europe doit s'attendre à connaître des jours difficiles. Ces circonstances devraient nous inciter à regarder bien en face les données de l'équation stratégique européenne. Elles sont structurellement mauvaises.

L'Union européenne est vulnérable parce qu'elle est riche, parce que sa population est vieille et déclinante, parce que ses frontières sont flottantes, parce que pour ses approvisionnements énergétiques elle est dépendante, parce que, sans politique de sécurité, elle est impuissante à fixer les violences qu'elle redoute. Tout plaide donc pour un renforcement politique de l'Union.

Certains pensent pourtant que la neutralité et la malléabilité de l'Union européenne constituent des atouts ; qu'ils augmentent son coefficient d'absorption des chocs ; que l'Union doit se limiter, grâce à des échanges maintenus inégaux avec le reste du monde, à préserver son modèle social et du profit. A cette gageure à la fois cynique et pateline, se rallient tous ceux qui, dès hier ou depuis aujourd'hui, sont convaincus que l'Union européenne restera un marchandage d'intérêts et d'impuissances. Que l'Europe politique est morte. Qu'il est vain de s'acharner. Que l'Union européenne doit demeurer un espace de règles, un portail béant sur le monde. Mais sans élan ni courage, quelles lois opposer à la prolifération, au terrorisme, au saccage de l'environnement, au pillage des pays les plus pauvres ? Concrètement et faute d’union politique, les Européens sont incapables de s’entendre sur une solution de sortie de crise en Irak. Ils ne sont pas en mesure de proposer conjointement une réforme du conseil de sécurité. Ils récoltent peu de fruit de leurs efforts en faveur du désarmement, comme en atteste leur négociation avec Iran. Comment prétendre que, dans ces conditions, l'Europe c'est la paix ?L'Europe s’enraye quand le monde bascule !