Comme le soutenait Lucien Febvre « l'Europe, c'est en fonction du monde qu'il faut la faire ». Le monde est plus dangereux qu’il y a dix ans. Le nombre de conflits ouverts et de foyers de violences ethniques, politiques ou religieuses a eu tendance à croître. Les pays dotés ou en situation de se doter d'armes nucléaires et de vecteurs balistiques sont passés d'une demi-douzaine à une douzaine. Le 11 septembre a confirmé l'apparition d'un terrorisme massif et révélé de nouveaux types d'agression. Le système de sécurité collective centré sur l'ONU, un temps ragaillardi, est en crise. Tous les paramètres de la situation internationale ont été profondément infléchis dans le sens d'une dramatisation qui paraît durablement installée. La prolifération nucléaire et balistique accentue le risque de réactions en chaîne, en particulier là où des affrontements chroniques perdurent sans perspective de solution, en Orient ou en Asie. L’Europe, seulement concernée par les effets de ces conflits, peut demain s’y trouver mêlée à son corps défendant, ou du fait de sa participation à une opération de maintien de la paix. L'attentat de Madrid et les prises d'otages en Irak nous font prendre conscience que, quelles que soient les postures et les protestations diplomatiques, tous les pays de l'Union européenne sont désormais la cible d'actions terroristes.

Dans un tel contexte, le besoin d'une consolidation de l'Europe se fait de plus en plus sentir. On ne peut préférer la pause et le piétinement. Il faut dire oui à la Constitution européenne qui instaure une clause de défense mutuelle et une clause de solidarité face au terrorisme. Il faut dire oui car elle engage une percée institutionnelle en matière de politique étrangère de sécurité et de défense. On ne peut cependant accepter le oui résigné de ceux qui, au nom d'un supposé réalisme, après avoir enterré l'Europe sociale, proclament le deuil de l'Europe puissance et consentent à une Europe sans âme ni projet, tournant le dos aux dangers qui s'approchent d'elle à grands pas. Elle est politiquement sans vigueur et trop faible militairement pour répondre aux besoins de ses engagements extérieurs et de sa propre défense.

L'U.E, pour gagner en crédibilité sur la scène internationale, doit être plus qu'une « puissance civile », plus qu'une organisation de bienfaisance internationale, le garde champêtre des petits litiges entre voisins ou le supplétif des forces américaines. Il ne s'agit pas d'envisager la puissance pour la puissance ni de chercher à entrer en concurrence avec le potentiel militaire américain. Ce serait politiquement absurde et financièrement irréaliste. Il s'agit de structurer nos forces, d'améliorer leurs performances avec trois objectifs en tête: La sécurité de l'Europe ; le rééquilibrage des responsabilités euro-atlantiques; la participation à une meilleure régulation du système international.

Il y a urgence pour que l'U.E élargie dont le territoire s'étend en Méditerranée et touche les limites de l'ex-URSS, non seulement se consolide comme un espace de stabilité, de prospérité et de tranquillité mais aussi comme un pôle d'équilibre dans le monde. A vingt-cinq, l'affirmation de la double dimension interne et internationale de l'Union s'impose, à la fois pour empêcher la dilution de l'Europe dans ses frontières encore mouvantes et pour éviter les pièges de sa division vis-à-vis de l'extérieur. L'unité interne de l'Europe est désormais indissociablement liée à celle de sa capacité extérieure. Tout progrès de l'une renforce l'autre. De ce point de vue, il ne paraît guère raisonnable que l'Union européenne reste une entité au devenir toujours provisoire. Cette indétermination géographique la mine. Les citoyens européens sont en mal de frontières. L'échec du référendum sur Chypre en avril dernier et surtout le débat autour de l'adhésion de la Turquie montrent que la question territoriale ne peut plus être escamotée.

La problématique à mes yeux ne se réduit pas à l'interrogation : la Turquie est-elle prête à entrer dans l'Union ? Elle est aussi : l'Union est-elle en mesure d'accueillir la Turquie ? Fuyons les arguments péremptoires. Il ne s'agit pas ici de méconnaître les apports de l'Empire ottoman et de la Turquie moderne à l'histoire de notre continent ni de juger en deux mots de l’européanité de la Turquie. L'entrée dans l'Union, toutefois, ne s'accorde pas comme un brevet, c'est un contrat de vie commune. Que la Turquie soit musulmane ne fait pas obstacle à son intégration mais ne saurait à rebours créer une obligation. Il faut d'ailleurs souhaiter que la stabilisation des Balkans permette un jour l'entrée de la Bosnie. Temporiser avec la Turquie ne précipitera pas le choc des civilisations. Personne ne peut croire pareille billevesée qui accrédite une thèse répudiée par ailleurs. Enfin, avant de prétendre que l'Union est le rempart au déferlement de l'islamisme, considérons d'abord l'état de la muraille.

On connaît les critères imposés à la Turquie pour son intégration, on ne connaît pas les conditions que l'Union se donne à elle même. Or, que la Constitution soit ou non adoptée, l'Union ne peut envisager ce nouvel et considérable élargissement sans une profonde évolution. Elle ne saurait en tout cas franchir ce cap qu'à l'issue d'une substantielle progression de sa politique étrangère et de défense. Ce serait autrement pure folie. Il est démagogique de remuer de vielles peurs ; il est légitime de se préoccuper des causes qui en suscitent de nouvelles.

L'adhésion de la Turquie projette en effet l'Union dans une des régions du monde la moins sûre, à la fois zone de fragilités de ce début de siècle et paquet de nerfs de la planète. En incluant la Turquie, l'Union entre en contact direct avec plusieurs conflits déclarés. Elle est obligée de participer à la définition de l'équilibre stratégique au Moyen Orient. Un simple rappel : les frontières orientales de la Turquie bordent la Syrie, l'Irak, l'Iran, l'Azerbaïdjan et la Géorgie. La Turquie est aux prises avec l'épineux cas Kurde; elle est impliquée dans les litiges qui opposent les républiques turcophones du Caucase à la Russie ; elle est en cause dans le partage des eaux de l'Euphrate et du Tigre ; ses relations avec ses voisins arabes restent tendues; n'évoquons même pas sa nervosité à l'égard de la situation en Irak. Soumettre l'entrée de la Turquie dans l'Europe à la reconnaissance par Ankara du génocide arménien est sans aucun doute une exigence justifiée mais relève, dans ces conditions, de la clause de style.

Dans un premier temps, il semble raisonnable de proposer à la Turquie un partenariat privilégié tant que l'Union n'est pas en mesure d'assumer les défis qu'implique, notamment pour sa sécurité, ce futur élargissement. Dans cette perspective, les ambitions de l'Europe de la défense doivent donc être sérieusement revues. La mise à niveau de ses moyens militaires constitue l'enjeu décisif des prochaines années. Comme l'Euro le fut jadis. L'objectif doit être de mettre en place, à quelques pays vraisemblablement au départ, les premiers éléments d'une défense européenne intégrée. Le partenariat avec la Turquie devrait d'ailleurs permettre à ce pays de coopérer à ce processus.

Nos concitoyens attendent de l'Union qu'elle les protège. Ils ont raison de penser que c'est à ce niveau que les enjeux internationaux et de sécurité doivent désormais être traités, que c'est à ce niveau que doivent être gérés des périls dont on peut penser qu'ils ont une faible probabilité de se produire mais dont les conséquences seraient catastrophiques. Plaider ainsi la gravité, c'est, sans condamner la cause turque, plaider d'abord la cause de la sécurité européenne.