L'Amérique est prête à la guerre. Politiquement et
militairement, les Etats-Unis accroissent leur pression sur
l'Irak. Londres, dans cette affaire, est aligné sur
Washington. A chaque étape de la crise, le gouvernement de
Tony Blair emboîte le pas de son protecteur et allié
américain, comme l'atteste le déploiement récent de
bâtiments de guerre britanniques. Et la France, ira-t-elle
ou non au combat ? Notre pays est en porte-à-faux, bloqué
dans une position particulièrement inconfortable, face à la
volonté américaine d'en découdre. Après avoir habilement
joué au Conseil de Sécurité pour imposer des préalables et
dégager la voie d'un possible règlement négocié de la
crise, nos dirigeants sont tiraillés entre une volonté
sincère d'éviter la guerre, une condamnation sans appel du
régime de Saddam Hussein et la crainte d'une
marginalisation de la France, en cas de conflit ouvert, si
nos forces restaient l'arme au pied.
Dans une certaine mesure cette situation est la conséquence
d'une approche tacticienne de la question irakienne : la
maestria diplomatique française masquant une
indétermination de fond sur ce qui pourrait justifier notre
éventuelle participation à un engagement militaire contre
l'Irak. C'est exactement l'inverse de ce qui s'est produit
en 1990, quand François Mitterrand, dès le lendemain de
l'invasion du Koweït par l'Irak, donc le 3 août, se déclare
convaincu que « nous entrons dans un cycle de guerre » et
que, si telle est la suite des événements, la participation
militaire de la France à une coalition pour libérer le
Koweït est acquise. C'est à partir d'une position constante
sur le fond qu'il s'emploie à faire céder Saddam Hussein et
pèse sur Washington pour limiter les buts de guerre.
Le cas d'hier était toutefois plus simple que celui
d'au-jourd'hui, car si des divergences apparurent entre
alliés sur les objectifs et les modalités de
l'intervention, à aucun moment le motif et la légitimité
d'une action armée contre l'Irak ne furent réellement
discutés. Pour la France, une violation aussi flagrante du
droit obligeait à une réaction. Il s'agissait de prouver
qu'avec la disparition de l'Union soviétique un système de
régulation des relations internationales par les grandes
puissances pouvait être mis en place à l'ONU. Il s'agissait
ensuite, par l'en-gagement de nos armées dans ce premier
conflit d'après-guerre froide, d'influer sur la
reconfiguration des rapports de force. Notre pays fut mal
payé en retour. Au sens propre, car il ne reçut qu'une
portion congrue des aides financières et des marchés
d'equipements apportés à titre de compensation aux
principaux belligérants par le Japon, l'Allemagne et les
pays du Golfe. Au sens figuré surtout, dans la mesure où
les retombées diplomatiques escomptées furent décevantes.
La France fut écartée de la relance des pourparlers
israélo-palestiniens, ses projets de défense européenne
furent systématiquement contre-carrés à l'Otan, ses efforts
pour promouvoir le rôle de l'ONU furent médiocrement
soutenue, la question kurde fut ignorée.
Dans les mois qui suivirent la fin des hostilités, il y eut
un desenchantement brusque de la relation transatlantique,
que François Mitterrand avait cru pouvoir perfectionner et
adoucir. En outre, les opérations contre l'Irak
démontrèrent que, en dépit de crédits militaires à leur pic
historique, notre appareil de défense était
technologiquement inadapté. On observa alors qu'un conflit
périphérique, lointain et intense n'était désormais plus à
la mesure d'aucune puissance européenne, sauf en coalition.
La réalité du leadership américain s'imposait.
Militairement et politiquement notre pays sort dégrisé du
conflit. L'épreuve est toutefois utile. La guerre du Golfe
conduit en effet à la transformation de notre culture, de
notre doctrine et de notre outil militaires ; elle renforce
la volonté française de construire une défense européenne,
complément, alternative et contrepoids à la puissance
militaire américaine. L'épreuve laisse aussi des traces.
Après 1991 en effet, le ressentiment antiaméricain et
l'exaspération antifrançaise sont prompts à s'épandre de
part et d'autre de l'Atlantique, au point qu'il est
difficile d'aborder en confiance et sans procès d'intention
certains sujets, dont le sujet irakien.
Depuis l'été, dissimulant de fortes tensions entre Paris et
Washington, les discussions sur l'Irak semblent absorbées
par des questions de principe et un débat de procédure.
Dans l'exposé officiel français, il y a cependant des
chaînons manquants. Car, dans un premier temps, en obtenant
que les Etats-Unis réfrènent leur unilatéralisme et mettent
de l'eau dans leur vin à l'ONU, nous ne pouvions être dupes
des marges d'action qu'ils dégageaient aussitôt sur le
terrain : un alibi et du temps pour renforcer leur
dispositif autour de l'Irak. De même en laissant ouverte la
question de l'appui militaire français à la mise en
œuvre d'une solution, négociée ou non, en Irak, nous
nous placions dans l'obligation d'examiner avec les
Etats-Unis et la Grande-Bretagne tous les cas de figure du
recours à la force. Il fallait prendre ses marques.
Pourtant une incompréhension aussi factice que délibérée
des desseins américains permet encore d'entretenir
l'ambiguïté sur notre comportement en cas de guerre.
Retranchés derrière un paravent juridique, nos dirigeants
feignent d'ignorer la loggique géopolitique sous-tendant
les plans américains, qui passent par l'éliminarion de
Saddam Hussein. Ils feignent de ne pas entendre les propos
sonores de George Bush : " il incombe au dictateur irakien
de révéler et de détruire son arsenal d'armes. S'il refuse,
les Etats-Unis, au nom de la paix, conduiront une coalition
pour désarmer le régime et libérer le peuple
irakien”. En clair à ses yeux. la révélation des
mensonges du régime irakien, de sa mauvaise foi,
legitimerait d'un coup l'option militaire. Or, selon toute
vraisemblance, le gouvernement français n'est pas sur cette
question dépourvu d'éléments d'appréciation. Il dispose
probablement d'une présomption sur la nature, sinon le
volume, de ce qui pourrait être mis au jour par les
Américains. C'est là que sa position faiblit. Pour avoir
accrédité la fiction qu'au-delà du motif le seul enjeu
d'une guerre en Irak serait de démanteler un arsenal
d'armes de destruction massives, dont il y a tout lieu de
penser qu'il existe mais de façon résiduelle et
inutilisable en l'état, les autorités françaises ne sont
pas assurées de sauvegarder la cohérence de leur approche
dans une épreuve de vérité. Si les preuves ne sont pas trop
ténues mais habillent mal le prétexte d'une guerre
annoncée, que fera la France ? Quelles seront alors ses
marges de réaction et d'influence ? Que diront nos
gouvernants à l'opinion publique bercée par le reçu de
hauts faits diplomatiques sans lendemain ? Certaines
explications viendront bien tard.
A la différence de Tony Blair, qui peut forcer l'allure ou
changer d'allure selon les circonstances, Jacques Chirac
est à présent dans une passe plus étroite. Il risque de
sortir de l'ambiguïté à son détriment, d'apparaître ou trop
isolé par rapport à la ligne diplomatique moyenne des
Européens, qui peut demain fléchir devant la détermination
américaine, ou dejà suiviste par rapport aux Etats-Unis, en
amorce de rattrapage.
Une chose est cependant certaine, notre différence
d'approche sur les objectifs d'une intervention militaire,
même en cas de réapprêciation brusque de la menace
irakienne, et du casus belli, rend problématique
l'enterinement de la planification effectuée par
l'état-major américain. Au plan tant stratégique
qu'operationnel, les Etats-Unis ont d'ailieurs déjà tiré
toutes les conséquences de l'atitude française. Paris, en
cas de volte-face, a peu à attendre de la place et du rôle
qui lui seraient impartis dans la coalition. Aucune
responsabilité dans la conduite opérationnelle de
l'intervention ni aucune mission véritable, du type de
celle exécutée par la division Daguet en 1991, ne nous
seraient confiées. Comme pour l'Afghanistan, les armées
françaises seront priées de fournir concours et moyens à
des tâches affectées. Sauf à se montrer inconséquent en
apportant une caution aveugle à une opération contestée à
l'origine et que l'on ne peut ni contrôler ni même
infléchir désormais, on voit mal le bénéfice retiré d'un
engagement militaire français en cas de conflit,
A présent, pour maintenir groupées des positions
européennes majoritairement hostiles à la guerre, la France
doit clarifier ses intentions. Sinon, l'enchaînement lâche
des faits, la confusion à l'ONU et l'imprépararion de nos
forces dicteront la réponse en forme de renoncement ; la
France se résout à la guerre, y participe a minima, elle
est prête à prendre toute sa part à la reconstruction de
l'Irak.