En matière de défense comme ailleurs, le bilan de Jacques
Chirac est contestable. Au cours de son dernier mandat, le
président de la République a divisé les Européens sur
l'objectif d'une défense autonome ; il a accumulé les
échecs industriels dans le secteur aéronautique et de
l'armement ; il laisse le budget de la défense dans une
impasse financière ; nos forces sont engluées dans de
nombreux conflits.
A la veille de l'élection présidentielle de 2007, on ne
peut escamoter ces sujets. La gauche en particulier doit
cesser de regarder les crédits militaires comme une
variable d'ajustement. Il lui faut indiquer aux Français,
quelles seront ses orientations pour la défense du pays.
Trois dossiers s'imposeront de façon urgente.
Le futur chef de l'Etat devra se prononcer sur les
déploiements extérieurs de nos forces. Jamais les armées
françaises n'ont été autant sollicitées hors du territoire.
Plus de 16 000 de nos soldats sont déployés à l'étranger.
Les plus gros contingents, hors les éléments prépositionnés
(Djibouti, Sénégal, Gabon, Tchad...), sont mobilisés dans
les Balkans (3 000), en Côte d'Ivoire (4 000) et en
Afghanistan (1 200).
Jamais les motifs de ces interventions n'ont été moins
clairs, leurs résultats aussi mitigés, leur opportunité
aussi discutable, et les hypothèses de sortie de crise
aussi improbables. L'utilité de la participation de troupes
françaises à la stabilisation des Balkans, dans le cadre de
mandats internationaux clairs, ne fait guère de doute. Mais
il faudra bien un jour envisager de passer le relais. Or
les conditions politiques ne sont toujours pas réunies pour
un retrait. Il faut planifier cette transition.
Le rôle de nos détachements en Côte d'Ivoire, au Tchad et
en Afghanistan est plus discutable. En Côte d'Ivoire, notre
intervention reste marquée du sceau d'un post-colonialisme
dépassé, symbolisé par les accords de Marcoussis.
Cristallisant les lignes d'affrontement et sans issues
politiques, l'opération "Licorne" s'enlise. Au Tchad, la
mission et les instructions données à nos unités sont d'un
flou embarrassant. En Afghanistan, les conditions d'emploi
des forces spéciales contre les talibans appellent des
éclaircissements.
Plus généralement comment ne pas s'interroger sur les
débouchés politiques et militaires recherchés par les
Occidentaux dans ce pays ? Au sein d'une force de
sécurisation qui, de fait, ne sécurise pas grand-chose et
suscite de plus en plus l'hostilité des populations, le
contingent français augmente régulièrement. Pourquoi ?
Depuis 2002, les opérations militaires continuent, sans ni
faire l'objet d'une explication à nos concitoyens ni d'un
vrai débat au Parlement. En 2007, il faudra être en mesure
de justifier le bien-fondé de ces interventions. De même,
on ne pourra échapper à la révision de notre dispositif de
forces prépositionnées et à l'aggiornamento de notre
relation militaire avec l'Afrique.
En vue du prochain exercice de programmation, le nouveau
président devra rendre un arbitrage sur notre modèle
d'armée. L'effort financier en faveur de la défense depuis
cinq ans est important. Néanmoins, tous les spécialistes du
domaine le savent, cet effort, faute de choix, débouche sur
une impasse.
Dispersion des dépenses, sous-estimation de la
professionnalisation et du coût des programmes, décalage
entre crédits votés et crédits affectés. Le "modèle d'armée
2015" apparaît d'ores et déjà hors d'atteinte. En admettant
même d'en repousser le terme à 2020, sa réalisation
nécessiterait d'injecter 70 milliards d'euros
supplémentaires, autrement dit de faire passer les crédits
d'investissement de 14,7 milliards à 20 milliards par an !
Nul n'y est prêt, à droite pas plus qu'à gauche. Surtout,
nul n'en voit réellement la nécessité. Car ce modèle, issu
du Livre blanc de 1994, ne correspond plus au contexte
stratégique d'aujourd'hui.
Est-il toujours d'actualité d'envisager le déploiement de
50 000 hommes pour des combats en Europe ? Un parc de 450
avions de combat est-il indispensable alors qu'au Kosovo,
au plus fort de la campagne aérienne, nous n'en avons
mobilisé qu'une soixantaine ?
Un second porte-avions avec tout son environnement
s'impose-t-il ? Le modèle d'armée 2015 est périmé.
Pourtant, bien qu' inadaptée et intenable, sa configuration
est aveuglément réaffirmée depuis 2002. Plus
fondamentalement, ce sont les grandes fonctions
stratégiques de notre défense - dissuasion, projection,
protection, prévention - qu'il faut faire évoluer.
La situation actuelle résulte pour partie de notre
hésitation à assumer le choix européen. Pour la présidence
française de l'Union en 2008, la relance de l'Europe de la
défense sera une priorité. Aucun pays européen avec ses
propres moyens militaires ne peut prétendre tout faire tout
seul. Nos concitoyens le comprennent.
Les Etats européens, qui collectivement mobilisent 2
millions de soldats et dépensent de l'ordre de 170
milliards d'euros par an pour leur défense, ont les moyens
d'assurer mieux la protection de leurs citoyens et de
soutenir sur la scène internationale une vision et un
projet qui ne se confondent pas avec ceux des Etats-Unis.
Seule la volonté manque.
L'effet bénéfique de l'accord franco-britannique de
Saint-Malo a fini par s'estomper. La France de Jacques
Chirac, crispée sur des réflexes cocardiers, a enrayé le
mouvement européen, préférant même jouer - à contretemps et
à contre-emploi - les "bons élèves" de l'OTAN.
Or notre engagement dans la politique de sécurité
européenne doit prévaloir sur nos actions expéditionnaires
dans l'OTAN. Il y a beaucoup à faire : adoption d'une
clause de défense mutuelle, coopération "structurée",
planification commune des objectifs de sécurité,
intégration de capacités militaires, harmonisation de la
programmation et commandes groupées des équipements
militaires, effort collectif de recherche, consolidation de
l'industrie d'armement.
Toutes ces pistes ne s'ouvriront pas au même rythme, mais
toutes doivent être explorées. A l'heure où l'Union marque
le pas, la défense est la "nouvelle frontière" de l'Europe
politique.
Sur ces sujets, sur celui du contrôle de la politique
étrangère et de la défense de notre pays, le Parlement
devra avoir son mot à dire et voir ses prérogatives
renforcées. Il n'est sain ni pour notre démocratie ni pour
nos armées que notre défense demeure l'Arlésienne du débat
politique.