Peut-on trouver une issue diplomatique à la crise qui oppose Téhéran à la communauté internationale ? La négociation, quoique dans son terme critique, reste toujours menacée d’un double écueil : le Charybde d’un Munich nucléaire, le Scylla d’un ultimatum militaire. La voie est étroite. Il faut éviter de capituler face à la détermination de l’Iran qui entend développer sur son sol des programmes d’enrichissement pouvant conduire à la fabrication de matières fissiles militaires. Mais il serait aujourd’hui hasardeux d’engager sans légitimité internationale ni visibilité des moyens militaires dans une épreuve de force. Sans accord au conseil de sécurité, la situation qui constitue déjà un redoutable abcès de fixation des tensions internationales ne peut que se mettre à flamber.
Il serait totalement irresponsable de fermer les yeux sur le risque de voir l’Iran se doter dans un avenir proche d’armes nucléaires. Or, une telle menace est désormais tangible à un horizon de cinq à dix ans.
Au vu de son comportement sur la scène internationale, nul ne peut en effet envisager sereinement la République islamique dotée de la bombe atomique. Cette simple perspective pèserait lourdement sur l’équation de sécurité en Asie et au Moyen-Orient. Elle emballerait une course aux armements qui est y déjà inquiétante. D’autres pays à la suite pourraient se laisser entraîner sur la voie nucléaire. Or, plus le nombre d’acteurs nucléaires augmente, plus le péril accidentel ou intentionnel croît exponentiellement. Enfin, c’est tout le système mondial de contrôle et de désarmement atomique dont le Traité de non prolifération est l’architrave qui s’écroulerait. Certes, le TNP est mal en point mais il tomberait alors véritablement en pièces.
Qu’attendons-nous de l’Iran ? Qu’il réaffirme, conformément à ses engagements anciens, sa renonciation à l’arme atomique ; qu’il s’interdise la production de plutonium, seconde voie d’accès à la bombe ; qu’il suspende sans délais toute activité d’enrichissement de l’uranium sur son sol ; qu’il accepte des mesures renforcées de contrôle, notamment celles du protocole additionnel du TNP. Ces préalables sont indispensables au rétablissement de la confiance. En contrepartie et en application de la proposition russe, l’Iran devrait obtenir l’assurance de disposer, en temps utile, du combustible nécessaire au fonctionnement de ses futures centrales nucléaires productrices d’électricité.

C’est dans ces conditions, permettant à l’AIEA d’exercer une surveillance complète des installations nucléaires iraniennes et à l’issue d’un moratoire permettant de tester la fiabilité de Téhéran que la question de l’enrichissement à des fins civiles devrait être reposée, pour la recherche puis éventuellement en vue de la production sur le sol iranien d’un uranium faiblement enrichi à 3% ou 5%. Ainsi en reviendrait-on à une lecture équilibrée et légaliste du TNP.

Ce compromis fait le pari que la coopération, sur ce sujet aussi sensible, est un élément de la normalisation souhaitable des rapports de l’Iran avec la communauté internationale. Il implique de la bonne foi de part et d’autre et le temps nécessaire aux vérifications que sa consolidation progressive exige. Mais l’Iran, au regard de la réalité de ses besoins à vingt ans et du calendrier de sa politique énergétique, peut-il raisonnablement se montrer trop pressé ? D’un autre côté, les développements du programme nucléaire iranien ne sont pas tels qu’un règlement de la crise doive en urgence être dégagé de gré ou de force. On peut donc croire encore aux chances de la négociation à condition de lui redonner un peu de temps et d’espace.

Tout repose cependant la question sur l’efficacité des dispositifs de contrôle. Comme le relevait déjà Léon Blum en 1931 dans les problèmes de la paix : « Comment le contrôle international discernera-t-il entre les fabrications de la paix celles qui constituent les engins virtuels de guerre ? Et si l’engagement n’est pas garanti comment obtiendrons-nous la « sécurité » ? »
Dans les discussions avec l’Iran, il y a une ligne rouge de sécurité dont le franchissement doit pouvoir être interdit : la détention d’armes nucléaires. L’usage de la force ne saurait être envisagé que pour délimiter strictement, et au départ de façon dissuasive, cette frontière. C’est cette ligne rouge qu’une résolution du conseil de sécurité doit en toute hypothèse cibler. Rien d’autre. La fermeté à l’égard de l’Iran doit avoir pour seule visée l’objectif du désarmement et pas l’ingérence dans la souveraineté de ce pays.
Pour dégager des garanties internationales de sécurité et vaincre notamment les réticences russes et chinoises, la balle est dans le camp américain. Washington doit faire mouvement, rechercher un apaisement minimal avec Téhéran, prélude à un accord possible sur l’enrichissement et condition d’une résolution encadrant le recours à la force. Sinon, les Européens et les Américains se retrouveront isolés sur une ligne dure sans débouchés diplomatiques ni militaires satisfaisants.
En l’état des pourparlers avec la Russie, la Chine mais aussi l’Inde ou l’Afrique du sud, des sanctions concrètes n’ont en effet guère de chances d’être adoptées, quant à des frappes sporadiques délivrées unilatéralement elles seraient contreproductives. La politique de la canonnière bute toujours sur la même alternative : le tir d’avertissement qui n’effraie pas ou l’engrenage irréfléchi des coups au but dans le conflit.