Pas de défense sans bonnes finances. Ce constat trivial
exprime au présent deux idées qui vont un peu plus loin que
le simple bon sens. Les armées ont certes besoin
d’argent mais surtout de financements stables ;
la maîtrise des dépenses militaires implique des choix
stratégiques clairs et des priorités de programmation
nettement affirmées.
Quoique réduite de moitié en effectif depuis une dizaine
d’années, l’armée coûte cher : la
professionnalisation coûte cher, les opérations extérieures
coûtent cher, les équipements de haute technologie coûtent
cher à l’achat et à l’entretien. Pour le budget
de l’Etat la transformation de notre outil de défense
a été accomplie sans bourse délier. Les économies
pratiquées pour l’essentiel entre 1994 et 1998,
principalement sur les dépenses de la dissuasion nucléaire
et aussi dans une moindre mesure sur les infrastructures et
les soutiens, ont été recyclées d’une façon ou
d’une autre pour financer le coût d’adaptation
du système : le passage à l’armée de métier mais
aussi les charges récurrentes des déploiements militaires
extérieurs. Que constate-t-on aujourd’hui ? Le
modèle d’armée ainsi créé à relativement bon compte
est maintenant confronté à la question de son financement
dans la durée. Les marges d’ajustement structurel
sont réduites à peau de chagrin. On peut envisager de
revoir ici ou là le niveau d’effectifs ,de fermer tel
ou tel site militaire, d’externaliser certaines
tâches vers le secteur civil, les effets obtenus seront
marginaux, sans rapport avec l’enjeu financier que
représentent les charges de personnel d’une armée
professionnelle de 300 000 soldats. Outre le développement
inertiel du volume des rémunérations lié à une pyramide des
âges jeune, il faut prévoir des frais connexes importants
pour le recrutement, la formation et la reconversion des
engagés. Rien de tout cela n’a été sérieusement
chiffré lorsque la décision fut prise d’abandonner le
régime de conscription. La facture se paye
aujourd’hui. Les charges de fonctionnement, 17,5
Md€, constituent, au détriment du financement des
équipements, une part prépondérante et croissante du budget
de défense français.
Le poids des opérations extérieures est devenu un élément
de rigidité des dépenses militaires. Du fait de la
multiplicité des engagements auxquels nous sommes partie
prenante et surtout de leur durée. Comme le montrent les
conflits les plus récents rien ne sert de gagner la guerre
si l’on n’obtient pas la paix. Bon an, mal an,
la France consacre au déploiement et au maintien de
contingents en dehors de ses frontières 600 M€.
Certes, il s’agit de frais variables donc
réversibles, mais les arguments budgétaires ne sauraient
déterminer, à la place des raisons politiques, le bien
fondé ou la sélectivité de nos engagements militaires. En
toile de fond l’orientation arrêtée par François
Mitterrand au début des années 90 : les contributions
militaires de la France aux opérations de l’ONU sont
un levier pour peser sur la redéfinition du système
international. Elles sont un élément de prise puis de
coagulation du projet d’une défense européenne
commune. Sur ce dernier point l’histoire lui donne
raison. Cependant, l’effet de démonstration recherché
par la France rencontre ses limites. Il se heurte aux
dimensions de nos capacités de projection pour des actions
d’envergure et lointaines. Il se heurte ensuite à la
volonté américaine d’empêcher l’émancipation
stratégique des Européens. Face à ces blocages, la montée
en puissance de l’Europe de la défense est bien
l’enjeu majeur des dix prochaines années, avec à la
clé la constitution d’états-majors et
d’éléments de forces communs pour les interventions
extérieures. Ce choix politique et militaire est difficile
et exigeant car il bridera notre liberté d’action,
mais c’est un choix essentiel pour l’Europe. Or
nous continuons à disperser nos efforts.
Les crédits consacrés aux équipements militaire sont fixés
dans le projet de budget pour 2004 à 14,9 Md€ en
hausse de 9,2%. Pourtant les chiffres sont trompeurs et
surtout les cadres budgétaire et de programmation ne jouent
pas leur rôle d’instruments de rationalisation des
investissements militaires. En dépit des critiques, le
travail accompli sous le précédent gouvernement de 1997 à
2002 affichait une direction : priorité à
l’emploi et à l’éducation dans le budget de
l’Etat, priorité à la réforme des outils de défense
pour les crédits militaires. La professionnalisation a été
réalisée à son heure. Notre industrie d’armement a
été consolidée autour des groupes EADS et Thalès. La
commande d’équipements a privilégié les programmes
européens tels l’A400M. Par comparaison les budgets
pour 2003 et 2004 divaguent faute de cap. Les armées et la
DGA consomment et commandent à tour de bras, par crainte de
lendemains qui déchantent. Submergé par l’encours des
programmes à financer, près de 75Md€, le ministère de
la défense dépense sans ordre. Trois orientations devraient
pourtant guider les décisions
d’investissements :
La sanctuarisation de crédits consacrés à la dissuasion, à
l’espace, aux technologies balistique et
d’interception. Jamais en quinze ans l’effort
financier dans ces domaines n’a proportionnellement
été aussi bas. Or ces investissements dimensionnent la
posture stratégique de la France et de l’Europe
demain. Envisager des redéploiements de ressources entre
systèmes centraux peut être utile, poursuivre dans la voie
du démantèlement de notre arsenal nucléaire pour acheter
des rangers voire des blindés est absurde.
La détermination des grands équipements opérationnels
livrables au cours des dix prochaines années devrait
d’ores et déjà anticiper leur mutualisation entre
Européens. Ce qui suppose une coordination des
acquisitions. Ce n’est pas le cas.
Aucun programme nouveau ne devrait être financé s’il
n’est un programme commun ou s’il ne fait
l’objet de commandes groupées à plusieurs Etats. Les
exemples contraires cependant abondent. Ainsi le
gouvernement, réitérant l’erreur du Rafale, vient de
placer le programme de drones en otage chez Dassault
La question du second porte-avions, qui obstrue
l’horizon financier de la programmation militaire, en
caractérise bien le flou conceptuel. Ni sur les choix
industriels ni sur la doctrine d’emploi les options
ne sont établies. Le porte-avions est un instrument de
souveraineté. Or pour des expéditions lointaines avec
engagement de la force, comme en Afghanistan, nos capacités
aériennes et maritimes ne peuvent en assurer seules la
protection. Celui-ci ne peut donc œuvrer qu’au
sein de coalitions. Pour des actions de portée géographique
plus limitée, le porte-avions peut en revanche
s’appuyer sur nos moyens basés en Europe ou
prépositionnés , mais son utilité est alors relativisée.
Dans un cas c’est sa liberté d’action qui est
réduite, dans l’autre son rayon d’action. Faute
de surmonter par une coopération européenne cette
contradiction, le second porte-avions, dont la
disponibilité n’est plus envisagée avant 2017 dans la
meilleure hypothèse, reste un objet embarrassant. E la nave
va !
Cette incapacité à opérer des choix miroite avec des
arbitrages budgétaires brouillons : des hausses
pratiquées à contretemps quand les comptes publics sont
dans le rouge, des coupes exécutées par la suite dans les
programmes en catimini et au petit bonheur. Après avoir
mangé leur pain blanc, les armées redoutent déjà les
biscuits de mer. Quant à nos concitoyens, seul leur importe
d’être mieux protégés, dans une Europe plus forte,
plus sûre, plus présente sur la scène internationale. Le
reste est gesticulation.