Interdiction d’en faire aucune photocopie ! Le rapport a été remis à quelques responsables de la haute hiérarchie militaire. Chaque exemplaire est numéroté, chaque page marquée du nom d’un destinataire. C’est pour l’heure le secret le mieux gardé de la République ! De quoi s’agit-il ? Cette étude, tenue sous le boisseau et rédigée en catimini par le vice président du conseil d’Etat et une poignée de fonctionnaires, concerne la révision du statut des militaires. Là où en démocratie, un an après l’achèvement de la professionnalisation, on attendrait un vaste débat, celui-ci est confisqué.
A l’occasion du 14 juillet, 1e président de la République, comme si sur cette affaire ni le parlement ni le juge constitutionnel n’avaient un mot à dire, a péremptoirement prétendu clore à lui seul la discussion: pas de syndicat, pas d’élections !
La gauche, convertie à l’armée de métier par raison, refroidie par les manifestations de gendarmes à l’hivers 2001 à la veille de l’élection présidentielle, n’est pas à son aise sur la question et ne se fait pour l’heure guère entendre.
A l’origine le statut des militaires, se veut protecteur, même si à côté des droits qu’il institue, se trouvent de nombreuses obligations et sujétions liées au métier des armes, en premier l’obéissance et la disponibilité. Or, il est depuis longtemps plutôt perçu comme un texte qui réduit le soldat à n’être en société qu’un citoyen et un fonctionnaire pas comme les autres. Le statut et le règlement de discipline générale des armées au fil des temps traduisent de ce point de vue, comme un exact baromètre, les aléas d’une relation complexe entre les Autorités politiques et l’institution militaire. La République radicale prive les militaires du droit de vote seulement rétabli en 1945. Le général de Gaulle en 1966, encore soucieux de la guerre d’Algérie, décide d’amender les règles de discipline par une disposition qui conforte le refus d’obéissance à un ordre illégal. François Mitterrand supprime les tribunaux permanents des forces armées. On pourrait multiplier les exemples. C’est le passé, et pourtant aujourd’hui encore un réflexe de défiance perdure qui conduit à priver 340 000 militaires des mêmes libertés que les autres citoyens au motif qu’ils pourraient en mésuser. N’est-il pas temps d’effacer l’image d’Epinal de la « grande muette », de chasser les vieux spectres qui encombrent notre mémoire collective pour engager enfin une réflexion sereine sur la place et les droits des militaires dans notre société ? Tout y pousse : la professionnalisation qui appelle une intégration et des échanges plus harmonieux entre société civile et communauté militaire ; l’exercice du commandement, qui moins vertical que par le passé, recherche l’adhésion à la mission et la conjonction des savoir-faire ;la présence dans les unités de personnels civils plus nombreux qui fait ressortir les différences de traitement entre les catégories de personnels ; l’objectif de constitution de forces communes qui incite à l’harmonisation des astreintes, des droits et des devoirs des militaires des différentes armées européennes.
Une refonte du statut des militaires s’impose. Il nous faut revoir les modalités de la concertation au sein des armées. Cette libéralisation doit rester compatible avec les exigences de disponibilité, de neutralité et d’efficacité qu’on attend de nos forces armées. La réforme devrait distinguer tout d’abord ce qui relève de l’élargissement des libertés individuelles et ce qui ressort de l’extension des droits collectifs. Elle devrait d’entrée de jeu poser que des restrictions sont nécessaires et légitimes selon que ces droits s’exercent à l’extérieur ou à l’intérieur d’une enceinte militaire ou encore en opération.
Le principe de la liberté d’expression des militaires devrait en premier lieu être reconnu avec la suppression de l’autorisation préalable. Celle-ci est inefficace et infantilisante. Les militaires seraient alors soumis comme les autres fonctionnaires à un régime sanctionnant les manquements au secret et au devoir de réserve. Exception à cette règle, l’autorisation préalable pourrait demeurer en opération. Le droit d’adhérer à des groupements ou à des associations à caractère politique est aujourd’hui refusé aux militaires. Cette interdiction est largement un faux semblant. Utilisée dans les années 50 ou 60 par le haut commandement pour évincer de l’armée des officiers communistes issus de la Résistance, elle n’a jamais empêché un Bigeard ou un Morillon, quelques hauts gradés, des officiers comme des sous-officiers, de réserve mais aussi d’active, de militer discrètement dans les rangs de la majorité ou de l’opposition. L’appartenance à un parti ou une association politique, devrait s’accompagner d’un strict encadrement . Les militaires en activité ne pourraient exercer aucune responsabilité à la direction d’un parti ou d’une association politiques. La participation aux travaux et réunions politiques, en particulier lors de séances publiques, impliquerait pour le militaire de s’abstenir de faire état de sa qualité professionnelle et de porter l’uniforme. Toute propagande politique en milieu militaire resterait prohibée et passible de sanctions. Comme c’est déjà le cas actuellement, les militaires ne seraient autorisés à exprimer publiquement leurs opinions que lorsqu’ils sont candidats à une élection et pendant la durée de la campagne officielle. L’exigence de disponibilité en tout temps et en tout lieu des personnels et l’impératif de neutralité de l’armée comme corps social conduit en revanche à ne pas aligner complètement les militaires sur le régime de la fonction publique civile en ce qui concerne les mandats politiques. Un fonctionnaire peut en effet, sous réserve de certaines incompatibilités, être conseiller municipal, général ou régional en restant à son poste . Elu député ou sénateur, il est cependant mis d’office en disponibilité. Pour un militaire, l’exercice d’un mandat local ou national doit continuer d’impliquer quel que soit le mandat, le placement en service détaché. Globalement cette disparité de traitement ne constitue pas une injustice, dans la mesure où le militaire qui souhaite s’engager dans un carrière politique peut beaucoup plus tôt qu’un fonctionnaire civil faire valoir ses droits à la retraite. En outre la position de service détaché conserve aux militaires les bénéfices de l’avancement et de l’ancienneté pour le calcul de la retraite, ce qui est un dispositif favorable.
La campagne de lettres anonymes de 1989 dans la Gendarmerie avait déjà montré les dangers de mécanismes de concertation déficients. Les réformes prudemment instillées depuis, à l’initiative de gouvernements de gauche, en 1990 et 2001, ne sont cependant pas à la mesure de l’enjeu. Il faut revoir les modes d’expression et de représentation collectives des intérêts professionnels des militaires, les rendre efficaces, c’est à dire d’abord légitimes. Sinon, la crise de l’hiver 2001 et les sites internet ouverts depuis par les militaires en témoignent, les revendications emprunteront des chemins détournés et parfois dévoyés. Le principe de l’élection, introduit pour la composition des commissions participatives dans les unités, doit être généralisé à toutes les instances de concertation et à tous les échelons. Le tirage au sort qui prévaut notamment pour la constitution des conseils de la fonction militaire et du conseil supérieur de la fonction militaire (CSFM) doit être abandonné. Ce mode de sélection non démocratique procède avant tout de la défiance et cette tare originelle dévalue tout forme de concertation et de négociation. Les conseils nationaux pourraient être élus au suffrage indirect par les délégués locaux dans un vote secret uninominal à un tour. Ce mode de scrutin « rationalisé » devrait rassurer les plus rétifs à la modernisation des instances de concertation. Bien évidemment, la compétence des commissions locales et des conseils nationaux resterait limitée aux questions professionnelles portant sur les carrières, les rémunérations…Il conviendrait aussi que le CSFM puisse, au moins en partie, fixer son ordre du jour et ne pas se contenter comme à présent de simples propositions au ministre. Ses avis devraient être accessible au public, comme c’était le cas sous le précédent gouvernement.
Si personne ne conteste l’interdiction de la grève faite aux militaires, la question de leur adhésion à un syndicat ou une association professionnelle est très controversée. Elle suscite une franche hostilité chez les officiers et soulève de lourdes réticences dans la classe politique. Il n’y a pas de modèle probant à l’étranger. En Allemagne souvent citée en exemple, car la liberté de se syndiquer est reconnue aux militaires, le Bundeswehrverband qui regroupe plus de 65% des personnels diffère en réalité d’un syndicat puisqu’il représente non seulement les intérêts de ses membres mais aussi ceux de la Bundeswehr et que le ministre de la défense en fait partie . Sur ce sujet, qui doit être abordé sans tabou ni surenchère, les esprits doivent mûrir, le débat s’engager, toute décision est prématurée. La solution se dégagera naturellement décantée par le nouveau dispositif de concertation dont j’appelle la mise en place qui m’apparaît indispensable. Une chose est certaine :sans réforme, le régime actuel est pourvoyeur d’incompréhensions, de contradictions et finalement de tensions au sein des armées.