Hypnose de la guerre ! Jérémie prêche à tous les carrefours. Faisant cercle autour du bac à sable éclairé par les médias, depuis trois semaines on observe les belligérants. C’est l’heure du dénouement, elle avive pourtant bien des craintes. La prise de Bagdad est meurtrière et la sécurisation de l’Irak reste semée d’embûches. Pour la coalition, la violence des derniers combats et le nombre des victimes peuvent transformer le désaveu diplomatique en défaite morale et la victoire des armes en impasse. Dans ces funestes circonstances, les Européens ne peuvent rester les bras croisés, guettant continûment le sens du vent et se bouchant le nez s’il pue trop la mort et la poudre.
Au-delà de la résolution 1472 « pétrole contre nourriture », ils doivent d’abord répondre collectivement sans barguigner à l’appel d’urgence lancé par le secrétaire général de l’ONU, Kofi Anam, pour fournir l’assistance humanitaire nécessaire à l’Irak. L’approvisionnement en eau, en vivres et en médicaments des villes irakiennes assiégées est de la responsabilité des puissances occupantes, comme l’a logiquement affirmé le Conseil de sécurité. Cependant, cette obligation imposée « dans toute la mesure des moyens » peut rester sans portée. Les solutions pour acheminer l’aide sont toujours difficiles à mettre en œuvre. Lors de la campagne au Kossovo, dans une situation beaucoup moins complexe, elles avaient été traitées dans l’improvisation et la cacophonie. Face aux souffrances du peuple irakien piégé dans les ultimes soubresauts de la guerre, quelles seront les réponses ?. Toute proposition sera immédiatement interprétée comme étant ou favorable ou hostile à la coalition américano-britannique, et, in fine jugée pour cela. La concertation des responsables européens sur le volet humanitaire doit s’engager sans délais, pour aboutir, en cas de dégradation brusque de la situation, à l’expression d’une position commune. L’Union Européenne, après s’être divisée sur le recours à la force, ne peut pas se déchirer encore sur l’envoi des secours en Irak.
Les plans américains visant à établir un protectorat exclusif sur l’Irak à l’issue des combats sont irrecevables. Mesurant les difficultés de la pacification du pays, Washington peut être amené à en rabattre un peu sur ce sujet. De nombreuses capitales occidentales, à commencer par Paris, ont d’ores et déjà indiqué qu’elles n’étaient pas disposées à payer la facture des bombardements et le coût de la reconstruction du pays sans accord sur le rôle confié à l’ONU. Les circonstances poussent à l’intensification des discussions sur l’administration provisoire de l’Irak après la guerre et les modalités de contrôle par les Nations Unies. Tôt ou tard, Les Etats-Unis y ont intérêt car, indirectement, cette discussion, si elle ne justifie pas leur guerre, réduit leur isolement diplomatique. Les pays européens qui siègent en ce moment au Conseil de sécurité, ne peuvent venir sur ce terrain difficile qu’unis sauf à prendre le risque de manipulations et à compromettre les chances d’une position commune aux Etats-Unis et à l’Union Européenne L’autorité de l’ONU a été bafouée par l’invasion militaire de l’Irak. Les Européens ont la responsabilité collective de sauvegarder les prérogatives de l’ONU pour favoriser le retour à la paix civile dans ce pays .
C’est de Paris, Londres et Berlin qu’on attend, pour ce sujet de l’après guerre, les premiers signes d’une réconciliation et un réalignement des positions diplomatiques. Avant que son gain politique ou ses pertes dans l’aventure irakienne ne soient complètement décomptés (, il faut sauver la mise de Tony Blair . C’est l’intérêt de l’Europe ! En acceptant de reconnaître le rôle que le Royaume-Uni prétend jouer à l’articulation de l’Europe et des Etats-Unis, on renforce sa capacité à peser sur l’allié américain et à modérer son action. On ressoude le camp européen. On le place aussi au pied du mur chancelant de ses convictions sur l’Irak, sur l’ONU, sur l’Europe. Au moment où l’avenir institutionnel de l’Union Européenne est en train de se jouer à la Convention et que le renforcement de l’Europe de la défense est en cause, ce serait un pari stupide que de tenir la dragée haute au Gouvernement britannique, sans conteste le plus pro-européen que nous ayons connu depuis de nombreuses années. Si l’Europe rate le rendez-vous de sa réforme institutionnelle, si aucune décision n’est prise pour progresser sur la voie d’une défense européenne davantage intégrée, le destin de l’Union est malheureusement joué pour longtemps.
L’Europe de la défense a été relancée avec les Britanniques à Saint-Malo, de façon pragmatique et selon un processus graduel. Aujourd’hui il faut rôder les procédures, mettre en place les capacités opérationnelles, assurer enfin dans de bonnes conditions la relève des forces de l’OTAN en Bosnie et en Macédoine. Il ne serait pas raisonnable de brûler ces étapes. Cependant, la crise que traverse l’Union et l’imminence de son l’élargissement obligent à clarifier des points essentiels qui ont été volontairement maintenus dans l’ombre.
Le premier sujet concerne de la solidarité entre les Etats membres de l’Union en cas d’agression. Pour l’heure, la question est en partie surmontée puisque le traité constitutif de l’UEO demeure. Les deux tiers des pays de l’Union Européenne restent mutuellement garantis par son article 5. Peut-on aller vers une Europe politique à 25, puis à 27 sans que tous les Etats membres souscrivent une clause de solidarité collective ? L’élargissement de 2004 constitue un bouleversement géopolitique. Les frontières de l’Union rejoignent celles de l’ex URSS, la Baltique devient une mer intérieure, le territoire de Kaliningrad une enclave russe, l’adhésion de Malte et de Chypre déplace sa façade méditerranéenne. Cette nouvelle dimension territoriale de l’Union, au regard des risques les plus divers, n’est pour l’heure pas prise en compte. La défense européenne a été conçue pour des missions de maintien ou de rétablissement de la paix. Cette gamme d’objectifs proportionne et limite les capacités militaires de l’Union, organisées autour d’une force terrestre d’une soixantaine de milliers d’hommes pour des engagements de basse intensité. Exclusivement tournée vers des missions de projection, la défense européenne néglige en outre l’impératif de protection du territoire et de protection des populations. Paradoxe :les forces européennes en cours de constitution pourront en théorie intervenir pour prévenir toute menace dans le monde en application d’une décision des Nations Unies mais leur action pour sécuriser le territoire ou les approches de l’Union n’est pas envisagée. La lutte contre le terrorisme à grande échelle qui implique aussi des répliques militaires n’est guère prise en compte. Les ambitions de l’Europe de la défense doivent être revues. L’Union européenne a vocation à développer ses prérogatives et ses responsabilités en n’ayant pas moins de compétences à terme que l’OTAN qui se considère déjà comme une organisation de sécurité multifonctionnelle et non plus comme une simple alliance militaire. C’est un point clef.
La réévaluation des finalités de l’Europe de la défense impose le redimensionnement de ses forces. Déjà, pour les objectifs actuels, la mise à niveau des capacités militaires de l’Union reste problématique. Pour des raisons de cohérence politique, la discussion sur les missions de la défense européenne doit être menée dans le cadre plénier de l’Union .En revanche, s’agissant du renforcement des capacités, quelques Etats membres formant une avant-garde peuvent prendre des initiatives. Cette approche n’est pas choquante. Elle a conduit, dans les dix dernières années, à la mise sur pied du Corps européen ou, dans le domaine de l’armement, à l’institution de l’OCCAR. L’important est que le processus reste ouvert à l’adhésion de tous les pays qui le souhaitent, même si, au départ, le groupe constitutif est limité. Cette coopération devrait instituer les premières formes et les éléments précurseurs d’une défense européenne intégrée :la constitution d’unités placées de façon permanente sous commandements unifiés ; la coordination des travaux des états majors stratégiques;la mise sur pied d’un programme sur la formation initiale des officiers ; l’application de critères de convergence aux budgets militaires ;la programmation harmonisée des grands équipements militaires, notamment dans le domaine spatial ou dans celui de l’allonge stratégique. La commande groupée des grands équipements militaires est d’ailleurs une absolue nécessité si l’on veut sauvegarder et consolider une plate-forme industrielle de haute technologie en Europe.
L’Union européenne s’est construite de manière introspective dans le refus de la guerre. Aujourd’hui, la défense de la paix l’oblige à être forte et extravertie.