La France qui avait su se placer, entre 1998 et 2002, au centre du mécano industriel européen dans le secteur aéronautique et de l’armement se voit rejetée en touche. Les gouvernements de JP Raffarin et de D de Villepin en portent la lourde responsabilité. Les dossiers industriels tirés à hue et à dia par Bercy, Matignon et l’Elysée ont pâti d’une déplorable concurrence des arbitrages à la tête de l’Etat. Les ratages se sont succédé, suscitant réprobation et risée.

La volonté de faire brutalement évoluer l’organisation d’EADS sans égard pour notre partenaire allemand et au mépris du pacte d’actionnaires fut une erreur doublée d’une stupide arrogance. Certes, il n’a jamais été inscrit dans le marbre que la structure actionnariale et manageriale d’EADS devait rester inchangée pour l’éternité. Mais cette évolution suppose le mélange en douceur des cultures d’entreprise de cette société européenne et une communauté de vision à la tête. Espérons donc que la nomination récente de nouveaux dirigeants, après le trouble, ramène au sein du groupe la sérénité dans la gestion et la prospérité industrielle.

S’agissant de Thalès, les autorités françaises ont joué les apprentis sorciers depuis 2002. A plusieurs reprises elles sont tombées sur un bec. Au bout du compte le destin de cette société n’est toujours pas nettement tracé. La montée d’Alcatel au capital de Thalès, concomitante de sa fusion avec Lucent, s’est opérée sans clarification préalable d’un dessein stratégique. Et, le moins que l’on puisse dire, c’est que la position d’Alcatel comme actionnaire de référence a, jusqu’à présent, toujours été flottante. Plus de mariage forcé avec EADS donc ! Cependant, hypothéqué par ce projet, le schéma d’alliance avec DCN, au-delà du simple partenariat, n’a pas pu beaucoup progresser en quatre ans. Aujourd’hui, la prise de participation de Thalès dans DCN est devenue imminente. On aimerait avoir quelques éclaircissements sur la valorisation des apports et sur l’emploi, à commencer par ceux que l’on est en droit d’attendre de l’Etat, présent au capital des deux sociétés.
Toujours dans le domaine de l’armement naval, il y eut l’échec très regrettable des négociations menées par les parties françaises en vue d’un rapprochement avec l’allemand Thyssen. Bien évidemment, ces ratés n’ont pas favorisé la consolidation indispensable d’un secteur qui ne compte pas moins de 21 industriels et de 23 chantiers en Europe. Quant au secteur terrestre, où la survie d’un GIAT revivifié est en jeu, la situation est plus préoccupante encore. Les capacités industrielles, les bureaux d’études sont éparpillés. Aucun des industriels européens spécialisés n’est en mesure d’affronter dans de bonnes conditions le grand large de la compétition internationale.

Dans le domaine des moteurs, les positions détenues par le français Safran/Snecma et par l’Allemand MTU demeurent à terme problématiques. En ce qui concerne l’électronique et de l’aéronautique, on constate des incertitudes nouvelles. Que deviendra l’Italien FINNEMECCANICA, la préférence européenne prévaudra-t-elle comme c’est souhaitable parmi ses choix d’union future et qui sera l’heureux élu d’un mariage que tout le monde attend? Bae est en train de sortir d’Airbus et comme le motoriste Rolls Royce, cette société repositionne l’essentiel de ses activités aux Etats-Unis. Contrairement à ce que certains pensent, il ne faut pas se réjouir de ces décisions qui découlent d’une analyse pessimiste des perspectives offertes par le marché européen et par le carnet de commandes militaires des Etats de l’Union.
A cet égard, les turbulences qui viennent d’affecter EADS sont emblématiques. Partout on observe une perte de l’ « esprit européen » et partout le triomphe de logiques cocardières sans lendemain.

Une relance de l’Europe de la défense est impérative. Elle doit porter à la fois sur le volet de la programmation militaire et sur le volet industriel. La réussite de l’Europe de la défense passe en effet par le succès de l’Europe de l’armement, gage de l’indépendance de nos approvisionnements militaires, de notre autonomie technologique et de la performance économique et commerciale de nos programmes.
Pour la défense européenne, la rationalisation des coûts de production et le niveau technologique des équipements fabriqués sur le vieux continent, sont des enjeux majeurs. La coordination des politiques d’acquisition des pays de l’Union est donc une priorité à la fois financière et industrielle.
L’effort doit porter sur deux points : d’abord la standardisation, ensuite, l’acquisition en commun des matériels. Cela suppose que les pays européens ne fassent plus en matière d’investissement des choix contradictoires. L’incapacité des Européens, encore aujourd’hui, à se mettre d’accord sur leurs équipements militaires futurs (avions de chasse, drones, porte-avions, frégates, sous–marins classiques) est inquiétante et absurde. Quand on pense que depuis 1993 aucun des nouveaux programmes des armées de terre des pays membre de l’Union européennes n’a pu être développé en commun !
Les responsables politiques français qui, récemment, comme pour les drones, ont multiplié la commande de programmes sans véritable discipline sont en premier fautifs de cette pagaille européenne.
C’est pourquoi on a envie de leur dire halte au feu ! Jusqu’aux élections, expédiez donc les affaires courantes, ne lancez pas de nouveaux programmes alors qu’il n’y a plus un sou vaillant dans les caisses de l’Etat. Ne vous aventurez pas sur des projets industriels que vous n’avez pas le temps de conduire à bon port.