En dix ans la posture militaire de la France a radicalement changé. A partir du constat qu’aucun conflit intense n’était désormais à la mesure d’une seule puissance européenne, pas davantage la France que le Royaume-Uni, nous avons remodelé nos forces pour qu’elles puissent manœuvrer en coalition. A l’issue d’une réforme organique de grande ampleur, notre pays, qui jusque-là faisait cavalier seul, s’est placé dans le peloton de tête des pays de l’Otan. Les armées françaises sont pourtant en 2004 de nouveau confrontées à la question récurrente de l’adéquation de leurs moyens à leurs missions. Elles sont face à cinq dilemmes.
En premier lieu, le dilemme des missions. A la lumière du 11 septembre et des crises récentes, la logique qui guide nos projections mérite d’être reconsidérée. C’est à tort qu’ont été reléguées comme accessoires, dans l’énoncé de notre politique de défense, les notions de prévention et de protection. Il apparaît en effet indispensable de pouvoir précocement déployer des forces dans des régions instables et de les y maintenir durablement, pour éviter des troubles, surveiller des zones à risque, ou participer à des opérations de démilitarisation ou de désarmement. La menace de l’hyperterrorisme implique par ailleurs la mobilisation de moyens militaires sur le territoire national, qu’ils soient affectés à la sûreté de notre espace aérien, à la sécurité de sites sensibles et à l’assistance aux populations en cas d’agression. La doctrine d’emploi des armées, fondée sur le concept d’interventions coups-de-poing et la brièveté des interventions militaires, ne correspond pas à la réalité de nos engagements. Elle doit donc être revue. Elle ne correspond pas non plus à l’état des périls. Elle doit être reformulée.
Deuxièmement, le dilemme des capacités. Dès lors que l’on cherche à améliorer et à augmenter la performance des forces effectivement employées, la question de la dissuasion nucléaire est posée. Les armes nucléaires sont aujourd’hui un facteur moins pertinent de l’affirmation de la puissance. Elles sont surtout inopérantes dans la gestion des crises contemporaines. Pourtant, il serait prématuré d’abandonner la dissuasion : l’arme atomique n’est pas hors jeu ; on ne « désinvente » pas la bombe. Quoi qu’on en dise, la dissuasion reste un atout essentiel pour la sécurité de notre pays et pour l’Europe. Elle permet, en outre, à la France de peser sur les négociations en faveur du désarmement et de la non-prolifération, où seuls les États nucléaires ont véritablement un mot à dire. On le voit dans les discussions avec l’Iran. Il n’est pas judicieux, pour ces motifs, de poursuivre dans la voie d’un désarmement unilatéral. Une attitude de vigilance stratégique conduit donc à confirmer les grands choix arrêtés pour les programmes nucléaires autour de la force océanique organisée autour de quatre sous-marins et du missile M51 et la force aérienne basée sur le couple Rafale / missile ASMPA. Bien que des ajustements soient techniquement encore envisageables, notamment l’arrêt du chantier du quatrième SNLE-NG et la révision des spécifications du M51, de telles mesures n’auraient qu’un impact financier limité. Cependant ces hypothèses doivent être examinées dans la clarté tant en ce qui concerne la nette dégradation après 2012 de notre posture nucléaire qui résulterait d’une modification des programmes en cours, qu’en ce qui concerne la position stratégique de notre pays à l’horizon de 2025. Cependant le simple maintien en l’état de notre dispositif nucléaire fait d’abord l’impasse sur le renouvellement de nos capacités stratégiques futures et faute de crédits consacrés à la préparation de l’avenir, notre politique de défense accepte implicitement la lente péremption de la dissuasion nucléaire. Les industriels de la défense favorisent les programmes commercialisables à l’export et les armées nourrissent l’espoir de convertir un jour la manne nucléaire en crédits d’acquisition de matériels conventionnels. Sous couvert d’un attentisme prudent, beaucoup préfèreront laisser filer la situation. C’est la politique du chien crevé au fil de l’eau !
Le débat sur le niveau et la performance des capacités militaires stratégiques est pourtant essentiel. On ne peut évacuer la question de la dissuasion ni escamoter les crédits nucléaires sans s’interroger sur l’équation de défense des Européens, sur les conditions de leur subordination ou de leur vulnérabilité. Si l’on ne se résigne pas à la faiblesse c'est-à-dire à la soumission, toute économie réalisée sur les équipements nucléaires actuels devrait, par principe, être réinvestie dans les études, le développement et la réalisation de nouveaux programmes stratégiques. Dès lors que l’on admet dans la foulée, comme postulat, la sanctuarisation au sein du budget de la défense français des crédits globalement réservés au nucléaire, à l’espace, aux missiles de supériorité et aux capacités antimissile, des arbitrages pertinents sont possibles sans insulter l’avenir. Dans ces domaines des investissements sont nécessaires. Ils dimensionneront l’autonomie stratégique de l’Europe à l’horizon des quinze prochaines années. Sans impulsion de notre pays, ce sursaut capacitaire a cependant peu de chance d’être effectué. Aujourd’hui, les armées européennes disposent souvent des mêmes capacités sur un pied différent. Elles sont généralistes et redondantes, privées pour elles-mêmes et collectivement des moyens de la préparation, du commandement et de la conduite d’opérations militaires d’une certaine envergure. C’est ce déficit qu’il faut combler et la France qui prétend incarner la volonté d’indépendance de l’UE doit, anticiper les effets d’une programmation militaire européenne encore dans les limbes en tenant notamment compte de la division possible des tâches et en assumant une spécialisation de pourvoyeur d’équipements stratégiques. Cette option est par ailleurs cohérente avec la consolidation d’une base technologique et de recherche en Europe.

Troisième dilemme, le financement du modèle d’armée 2015. Le budget des armées est sous tension financière. Le coût de la professionnalisation a largement été sous-estimé et le financement dans la durée du modèle actuel est problématique. L’armée de métier coûte cher. Certes, il est possible de réduire le volume des forces, mais cette solution, difficile à mettre en oeuvre, n’est pas à la hauteur des enjeux budgétaires, équipement et de fonctionnement confondus. Elle ne règle pas tout. La suppression d’environ 15000 postes aurait cependant pour avantage de corriger durablement la dérive des charges de rémunération et fonctionnement des armées. Aller beaucoup plus loin dans la contraction des effectifs ne serait en revanche pas raisonnable et contredirait l’énoncé des missions exposé plus haut. De graves difficultés affectent le financement des équipements militaires. En dépit de crédits votés en augmentation (environ 14 Mds€ par an), le titre V est menacé d’implosion. Cette situation découle d’une programmation 2003-2008 hâtivement bouclée, d’un tri insuffisant parmi les équipements. Elle a pour origine conjoncturelle les engagements auxquels il a été procédé entre 2002 et 2004. Des commandes ont été passées à tour de bras de peur de lendemains qui déchantent. Nous y sommes maintenant. Dans ces conditions, les programmes nouveaux, le second porte-avions ou les drones, sont dépourvus des crédits nécessaires à leur réalisation ; les frégates multi-missions sont aléatoirement payées par emprunt ; il n’y a pas le premier euro pour la relève des sous marins d’attaque. Les cibles et les calendriers des programmes sont donc en passe d’être revus et les paiements échelonnés. Plutôt que d’effectuer ce travail en cherchant quel chausse pied miraculeux pourrait bien faire rentrer le talon de la défense dans ce soulier budgétaire trop étroit, il faut remettre à plat la programmation en cours. Afin de dégager des marges financières, en particulier au profit des programmes stratégiques futurs, il faut revoir les formats actuels, réduire ou différer certaines commandes, acheter sur étagère les équipements sans valeur technologique ajoutée. Pour y parvenir, il faut de l’autorité. Il y faut aussi de l’audace, car ces décisions essentielles à l’indépendance de l’Europe, ont peu de chance d’être encouragées ni même saluées par nos partenaires.
Quatrième dilemme, les opérations. Faute d’une suffisante sélectivité dans les opérations où nous sommes partie prenante (Bosnie, Kosovo, Macédoine, Afghanistan, Côte-d’Ivoire, Haïti, Congo..), faute de pouvoir opérer des relèves ou des retraits rapides, les forces connaissent aujourd’hui une situation de surchauffe qui se traduit par la rotation excessive des unités déployées hors du territoire, une fatigue, voire l’usure psychologique des soldats et du corps des sous-officiers. Depuis 2002 le coût annuel des opérations extérieures s’établit à 650M€. Celles-ci pèsent, comme jamais, sur les budgets et la remise en condition des personnels. Une plus grande sélection de nos engagements s’impose. Par ailleurs le recours à la sous-traitance et le remplacement de militaires par des civils pour certaines tâches logistiques et de soutien, y compris sur les théâtres d’opération, apporteraient de la flexibilité à notre dispositif projetable. Cette solution, à condition d’être bien circonstanciée, s’avère également moins coûteuse.
Cinquième dilemme, le choix européen. La France hésite encore à faire pleinement le choix de l’intégration de sa défense dans l’Europe. D’une certaine façon, notre pays est au milieu du gué, entre maintien de la primauté nationale et affirmation d’une interdépendance de plus en plus poussée de son appareil militaire avec ceux de ses voisins.La nécessité d’une défense européenne intégrée s’impose par conviction. Sa construction doit s’entreprendre selon un raisonnement réaliste : l’ancrage dans les institutions européennes est source de légitimité, l’appui sur les dispositifs militaires des grandes puissances est source d’efficacité. La « coopération structurée » qui établit un compromis entre ces logiques dans le cadre institutionnel de l’Union et non en substitution ou par opposition, doit donc être privilégiée. L’Europe de la défense n’existera que portée par les grandes puissances européennes et si elles acceptent un processus, qui, non seulement, conduit à la mise à disposition de moyens mais aussi à des dévolutions de compétences. La France doit être pionnière sur cette voie, aboutissant à terme à la constitution d’une armée commune. Pour l’heure, le succès de l’Europe de la défense dépend de l’accroissement de ses missions et de l’intégration de ses moyens (budgets militaires, armements, forces). La France, qui a un rôle de premier plan à jouer dans cette entreprise doit commencer par actualiser sa doctrine d’emploi et réviser son modèle d’armée en anticipant sur une programmation militaire européenne à promouvoir, ce qui conduit à en intérioriser les priorités dès à présent dans nos forces.
Louis Gautier