Dans son allocution de l'île Longue le président de la
République vient d'exposer ce qu'il présente comme une
inflexion de la doctrine française en matière de dissuasion
en précisant notamment que celle-ci viserait désormais des
"Etats terroristes". Certains commentateurs y voient un
passage de la dissuasion française de la doctrine du
"faible au fort", caractéristique de notre posture aux
temps de la guerre froide, à celle du "fort au fou", pour
une époque marquée par la prolifération et les tentatives
de régimes peu fiables de se doter d'armes de destruction
massive.
Sur la forme, ce discours de Jacques Chirac qui intervient
en plein bras de fer diplomatique avec l'Iran prend le
double risque de la dramatisation et de la confusion. En
matière de doctrine, il est plus sage de procéder à des
mises au point préparées et à froid. La dissuasion exige
retenue et maîtrise. Cela dit, le chef de l'Etat est dans
son rôle institutionnel en intervenant comme il l'a fait.
François Mitterrand, un an avant la fin de son second
mandat en 1994, s'était aussi exprimé de la sorte. Il est
vrai pour annoncer la fin des essais nucléaires français !
Les présidences de Jacques Chirac auront ainsi été placées
sous le signe apotropaïque du cataclysme atomique, au
début, avec la décision de reprise des essais en 1995 et,
sur la fin, par ce dernier discours dangereusement ambigu.
Sur le fond, l'intervention du chef de l'Etat appelle en
urgence des clarifications.
Certes l'intervention du président de la République
réaffirme des principesqui font l'objet d'un assez large
consensus politique dans notre pays : les armes nucléaires
françaises sont des armes exclusivement de dissuasion et
non des armes du champ de bataille. Elles constituent une
garantie ultime pour la survie du pays et la sauvegarde de
ses intérêts vitaux (ce qui inclut de fait aussi ceux des
autres Etats de l'Union avec qui nous avons formé une
solidarité de destin). Jacques Chirac a ensuite rappelé les
adaptations de notre dissuasion depuis la fin de la guerre
froide. Décidées pour l'essentiel sous le second septennat
Mitterrand, elles comportent des mesures de désarmement
unilatéral pour aller dans le sens d'une "stricte
suffisance nucléaire". Elles impliquent aussi un effort de
modernisation des équipements. Les principales décisions de
désarmement entreprises par la France entre 1992 et 1997
furent : la suppression de toutes les armes préstratégiques
de faible portée (Pluton, Hadès), la suppression de la
composante sol-sol (Albion), le démantèlement des usines de
fabrication de matières fissiles militaires, l'arrêt des
essais à Mururoa (définitif après la campagne de 1995-1996
décidée par Jacques Chirac). La modernisation des forces
confirmée entre 1998 et 2000 concerne la fabrication de
quatre sous-marins lanceurs d'engins de nouvelle génération
dotés du nouveau missile océanique M51, et la mise au point
du missile ASMP équipant les Rafale. Cette modernisation
s'est accompagnée d'une adaptation de la posture. La force
de frappe française est devenue plus "versatile". Elle
permet d'envisager des scénarios plus divers que par le
passé de façon à dissuader tous les Etats qui sont dotés,
se dotent ou se doteraient d'armes de destruction massive
(notre dissuasion était auparavant polarisée sur l'Union
soviétique et ses satellites).
Le discours présidentiel marque une inflexion en ce qui
concerne la menace terroriste. Son propos fait planer une
grave équivoque. Il laisse craindre un dérapage de
doctrine. L'arme nucléaire est inopérante dans la lutte
contre le terrorisme, qui vise justement à contourner les
dispositifs militaires. Personne ne peut sérieusement
envisager des représailles nucléaires après un attentat,
même aussi grave que ceux subis le 11 septembre par les
Américains qui n'y ont pas songé. La catégorie d'"Etats
terroristes" est par ailleurs particulièrement sujette à
caution. Elle donne l'impression que la France s'abonne à
la terminologie américaine des rogue states.
Il convient de réaffirmer que notre pays s'en tient à
l'égard de tout pays, en particulier ceux détenant des
armes de destruction massive, qui menacerait, par ces
moyens ou tout autre (par exemple une attaque terroriste
majeure sur notre sol contre une centrale nucléaire) nos
intérêts vitaux, aux principes d'interdiction et de
représailles classiquement contenus dans notre doctrine de
dissuasion. Sinon on prend le risque, comme dans le
discours présidentiel, de donner l'impression que la France
s'engage désormais dans une doctrine prônant l'abaissement
du seuil nucléaire et une gamme de ripostes graduées, ce
qui irait à l'encontre du concept de non-emploi de nos
armes conçues pour rationaliser sous la menace du pire le
comportement d'un adversaire agressif. C'est ce qui doit
être clarifié !