Pour assurer le calme dans les banlieues, fallait-il
exhumer puis proroger une législation d’exception
adoptée pendant la guerre d’Algérie ? On ne voit
pas concrètement quel type d’action de maintien de
l’ordre nécessitait le recours à l’état
d’urgence. La prolongation de l’état
d’urgence apparaît plus contestable avec le retour à
la normale. La France n’est pas en guerre civile.
L’urgence et les solutions exorbitantes ne peuvent
être le mode commun de la gestion des banlieues.
Disproportionné, inadapté et désormais inutile, le recours
à l’état d’urgence correspond donc à une erreur
d’appréciation. En basculant dans le registre de
l’exception, le gouvernement accuse, en fait, les
clivages à l’intérieur de notre société. Il a donc
tort. Mais, plus encore, il joue sur les peurs. En opposant
l’ordre républicain à « l’ordre des bandes
et des extrémistes », comme le dit Nicolas Sarkozy, la
droite fait miroiter de façon démagogique la menace
terroriste et la violence des quartiers. C’est une
provocation !
Plus la frontière entre sécurité intérieure et sécurité
extérieure s’estompe dans un monde globalisé, plus
les pouvoirs publics en charge de la sécurité devraient au
contraire éviter d’effondrer aussi les catégories
juridiques qui président à l’emploi de la force tant
à l’intérieur qu’à l’extérieur. Un régime
démocratique doit veiller à ne pas confondre les
procédures, les instruments et les personnels en charge de
la répression et de la prévention de la violence. Dans
toute la mesure du possible, pour être convenablement
formés et contrôlés, les moyens de sécurité doivent rester
dédiés aux missions spécifiques pour lesquelles ils ont été
créés. On ne fait pas de la police de proximité seulement
avec les brigades anti-criminalité et encore moins avec des
gardes mobiles.
Le durcissement des régimes juridiques et l’escalade
dans la gamme des moyens de sécurité ne sont pas soi un
gage de plus grande efficacité. Ce qui compte, c’est
leur adéquation aux situations de terrain. L’exemple
du plan Vigipirate est là pour prouver qu’on sort
difficilement des mesures d’exception, surtout quand
l’objectif visé est principalement d’ordre
psychologique.
Comme réponses à la violence et au mal être dans les
banlieues, l’état d’urgence et, à un moindre
degré, la proposition d’établir un service volontaire
sont des faux semblants. Un coup de badigeon kaki sur une
tôle. L’affermissement nécessaire de l’autorité
de l’Etat dans les banlieues passe en effet
d’abord par le rétablissement de son crédit.
A cet égard, ne nous trompons pas sur le rôle que nous
voulons faire jouer aux Institutions de la République.
L’armée ni la police ne sont là pour suppléer les
carences des autres services publics, en particulier ceux
en charge de l’éducation et de la santé. Alors, un
service volontaire pour qui et pour quoi faire ?
S’il s’adresse à des jeunes spontanément en
quête d’insertion c’est un pis aller par
rapport aux vraies réponses que seraient des formations
adaptées et une offre d’embauche ; s’il
s’adresse à des jeunes marginalisés, peut-on un
instant tenir pour convaincante une solution qui prône la
« resocialisation » par l’apprentissage du
lit au carré et le versement d’un maigre pécule? Dans
ces deux cas de figure, constatons qu’avec ces
« cadets de la République », selon
l’expression pétainiste de Villepin,
l’insertion tourne le dos à la mixité sociale. Cette
crise enseigne au contraire qu’il faut ouvrir grand
notre société et notre République! Si l’armée,
notamment, doit apporter sa contribution à cette
entreprise, il faut que cela soit pour de bon.
Pour favoriser l’intégration, l’armée comme
l’ensemble des administrations, doit d’abord
rendre ses recrutements et surtout ses promotions internes
plus conformes à la composition de la société française. Un
service civique ensuite ne peut avoir de sens que
s’il a une véritable utilité, s’il est un
creuset social et s’il sert à rectifier des
inégalités. A cet égard, il est déplorable que la journée
d’appel à la défense, ce rendez vous de tout jeune
citoyen avec l’armée, ne soit pas mieux utilisée. A
côté de l’évaluation de l’illettrisme, il
faudrait à cette occasion rétablir certains tests notamment
médicaux puis orienter ceux qui en ont besoin vers des
soins gratuits, des stages d’alphabétisation voire
des formations spécifiques avec à la clef une priorité
d’embauche dans les administrations et les services
publics fortement recruteurs.
Comment parler aujourd’hui de rendez vous citoyen
quand cette journée de fichage individuel se limite à
diagnostiquer sans remède que la citoyenneté n’a pas
le même sens pour tous. Une puissante initiative
interministérielle est donc nécessaire au lieu du
rapetassage proposé. Il faut par-dessus tout éviter aux
jeunes des banlieues qui seraient tentés par ce service
volontaire la désillusion d’avoir seulement encaserné
leurs derniers espoirs d’intégration.
Ce n’est jamais bon signe pour la démocratie quand,
pour régler une crise, des repères juridiques sont
déplacés, des symboles de l’autorité de l’Etat
sont instrumentalisés, et que des ghettos sont transplantés
au cœur même de la République.