Clemenceau, le fiasco !

Décidemment, jeunes ou vieux, nos porte-avions ne sont pas à la fête. Depuis plusieurs semaines, on suit avec consternation le convoi erratique du Clemenceau traîné vers les côtes du Gujarât pour y être mis à la casse. Il y a quatre ans déjà, quand le Foch réaménagé à grands frais fut fourgué au Brésil, sa retraite coûteuse fut là-bas accueillie par des lazzis. On se souvient encore des essais du Charles de Gaulle qui, au cours de sa première sortie, perdit son hélice à la mer. Quant à son double dont le lancement est régulièrement annoncé à son de trompe mais sans crédits, il risque fort de rester une silhouette de porte-avions dans un carton à dessins. Pour ceux, je n’en suis pas, qui s’attachent aux aspects symboliques des choses, ces épisodes tragi-comiques gâtent un peu notre prestige national. A la veille de la visite officielle de Jacques Chirac à New Delhi, la carcasse du Clemenceau boutée hors des eaux territoriales indiennes puis rapatriée n’offre à vrai dire pas de la France un spectacle glorieux.
Dans cette affaire, pour s’en tenir aux faits, c'est-à-dire à la question du désamiantage de ce bâtiment avant son expédition vers les chantiers d’Alang, il apparaît un peu d’ingénuité, beaucoup de maladresses et en fin de compte une grave erreur d’appréciation des responsables français.
Nous connaissons d’abord la ténacité de Greenpeace. Le fait que cette Organisation ait une fois de plus choisi de faire de cet exemple français un cas d’école ne saurait nous étonner. Mais la partialité de l’accusateur qui semble n’avoir d’yeux que pour un seul coupable (et manifestement pas le pire) ne prive pas l’acte d’accusation de toute justesse. Certes, par rapport à tous les bâtiments qui sont dépecés dans les chantiers navals en Inde, en Chine, au Pakistan, au Bangladesh sans avoir été dépollués, le Clemenceau rejoint son échouage, déjà désamianté au trois quart. Si tous les bateaux de commerce et tous les navires de guerre démantelés chaque année, environ un millier, étaient ainsi nettoyés avant d’être découpés ou expédiés par le fond, ce serait un progrès écologique formidable. L’Europe et la France en matière d’hygiène, de sécurité et de protection de l’environnement ont adopté des normes les plus drastiques au monde pour le recyclage des déchets. Or, en l’espèce, notre pays a respecté ces normes …. à quelques détails près cependant qui nous causent aujourd’hui ce tapage. Une gestion maladroite du dossier n’a fait qu’empirer une décision au départ contestable pour finir en fiasco.
Pour réaliser une économie somme toute marginale, le ministère de la défense s’est entêté dans son projet de faire démolir le Clemenceau partiellement désamianté dans un chantier indien où les conditions de travail sont révoltantes. Cette décision a choqué tous ceux qu’afflige la situation d’ouvriers misérables dont la santé et la vie sont exposées pour quelques roupies. Ce faisant, l’Etat français a aussi pris le risque d’être en infraction avec la convention de Bâle qui interdit l’exportation des déchets dangereux vers un pays non membre de l’OCDE. Il a, en outre, pour partie masqué les données techniques du désamiantage préalable dont on a eu d’abord qu’une connaissance imparfaite puis la révélation stupéfiante qu’il manquait finalement trente tonnes d’amiante à l’appel : 115 tonnes enlevées pour 85 tonnes enfouies au centre de Bellegarde. L’enquête est en cours. Aux aléas juridiques de l’opération se sont donc ajoutées les approximations d’un dossier technique et administratif mal bordé. Enfin, devant la montée des récriminations internationales, le gouvernement français a multiplié promesses et pressions diplomatiques notamment, à l’égard du Caire puis de New Delhi, au risque d’exaspérer. Il faut dire qu’avec les meilleurs arguments du monde, il est difficile de convaincre un Etat, même ami, qu’on considère son territoire comme un dépotoir. De cette lamentable histoire, tirons trois leçons. Premièrement, quand on joue à Monsieur Propre il faut aussi penser à récurer les coins. A cet égard, la dépollution du Clemenceau reste encore trop sujette à caution. Deuxièmement, au-delà de cette situation particulière, il faut s’attendre à ce que dans la sphère militaire les contraintes écologiques, autrefois complètement absentes, se fassent désormais de plus en plus sentir. Troisièmement, contre mauvaise fortune faisons œuvre utile, cette affaire doit nous inciter à ce que soit renforcée pour tous et partout la discipline internationale en matière de recyclage des substances toxiques contenues dans les navires envoyés à la ferraille ou sabordés. Quant au vieux Clem, harassé par cette dernière course, il nous fait tristement penser à Clemenceau lui même tel qu’au soir de sa vie il se décrivait dans une lettre à Monnet : « Moi, cependant, comme un vieux moulin désailé dont la mer a emporté la meule, j’agite des moignons d’ailes qui font peur aux papillons ».